EN CE TEMPS LÀ


... Nous étions communistes

Certains sont grands, jeunes, juifs, catholiques, espagnols, amateurs de vélo ou de livres de la Pléiade. En ce temps là nous, nous étions communistes. C’est maman qui me l’a dit. Communiste, çà veut dire que le dimanche matin vers 11 heures, nous quittons l’appartement du Bd de Saint Loup pour nous rendre au bar des Amis. De drôles d’amis qui crient et boivent un alcool jaune qui sent fort l’anis. Je déteste l’odeur d’anis et de fenouil aussi. Normal si je suis née ici, je ne suis pas autant d’ici que ceux dont les parents, et les parents des parents étaient d'ici. Nos «amis» agitent leurs bras en regardant courir des chevaux sur un poste de télévision. Léon Zitrone commente. Moi j’aime bien Léon Zitrone. Papa dit que c’est un russe blanc. Au ton de papa, j’ai compris que ce n’est pas une bonne chose d’être un russe blanc. Mais moi, russe blanc ou pas, j’aime bien Léon Zitrone, Intervilles et les courses de vaches landaises. Papa et maman préfèrent regarder Apostrophes le vendredi ou les Dossiers de l’écran le mardi soir Le générique me glace d’effroi. Le nom de Rachmaninov me fait peur aussi. Papa ne m’a rien dit. Mais Rachmaninov c’est sûrement un russe blanc lui aussi. Dans un coin du bar, des piles de journaux liés entre eux avec des ficelles en corde. C’est Luma. Maman et moi, prenons le paquet qui porte notre nom. Nous allons nous installer à l’angle du Boulevard de St Loup et du boulevard Hecquel au niveau du tabac «le Chiquito». Un cheval noir est dessiné sur la devanture recouverte de petits carreaux jaune citron. La place est stratégique. Le Chiquito est le seul tabac ouvert le dimanche à des kilomètres à la ronde. Maman brandit le journal : - Demandez Luma, Luma dimanche. Maman est belle, distinguée, professeur. Elle sent l’Air du temps de Nina Ricci. J'aime le vaporisateur en verre avec son bouchon en forme d’oiseau. Je n’aime pas que maman crie dans la rue comme une mendiante Des enfants de mon école passent à notre hauteur. Certains se rendent à la petite église avec son clocher si mignon.Je n’ y suis jamais rentrée. Les parents chuchotent à l’oreille des enfants... communistes, des rouges. Nous sommes communistes et je suis rouge... de honte.

Nous sommes en 1970.

Luma titre: Degaulle est mort

....Nous collectionnions les timbres


En ce temps là

Le rendez-vous est fixé chaque année dans un local du boulevard Queyrel. La salle ressemble à un garage. Le froid y est polaire. La pièce, au sol en béton, suinte l’humidité et l’alcool utilisé pour ronéotyper les tracts. Le premier camarade arrivé, allume le poèle avec son gros tuyau en fonte fixé dans le mur. Je me blottis à proximité remplissant avec application des coloriages.... Les conversations s’animent. Cuba.la Tchécoslovaquie, le pouvoir d’achat, la CGT, l’union de la gauche, battre la droite, Jacques Duclos, Manufrance... comme le catalogue que maman consulte à la maison. Des mots qui m’ouvrent les portes d’un imaginaire riche de possible. Pourquoi ai-je cette drôle d’impression de vivre en clandestinité. J’aime cette ambiance de mystères comme ceux que je lis dans le Club de cinq ou Fantômette.

- Nous sommes dans l’opposition, pour la révolution explique maman.... - Opposition, Révolution, compromissions .... kesako... ?

J'enfourne une énorme part de galette des rois saupoudrée de sucres et de fruits confits. La révolution a donc ce goût de bonheur, d’effervescence et de convivialité ? Alors oui moi aussi je suis pour la révolution.

Vient l'heure de la cérémonie tant attendue. On distribue les timbres, solennellement en se donnant du camarade... Chaque année, c'est le même timbre qui s'échange, avec une faucille et un marteau. Il y a que la couleur qui change. Je ne vois pas trop l’intérêt de se réunir pour toujours collectionner le même timbre aussi moche. Mais cela a l’air de tous leur faire tellement plaisir...Alors moi aussi je suis contente. La remise des timbres, çà fait chaud au coeur.

Moi même, je fais collection de timbres de tous les pays du monde. Avec eux, je voyage. L’Afrique surtout me fascine. Panama et son canal, Um al qiwain avec tous ces animaux, Malaisie et ses papillons. Tous rangés dans l'album Afrique, celui de l'ailleurs, des territoires sauvages, de l'espérance.

Quand je serais grande, moi aussi je serais africaine.


J’aime aussi les timbres des pays de l’est. Papa en reçoit beaucoup. Lui et ses camarades ont des amis là bas...Noyta CCP, Cecoslovenko, Magyar Posta, Polska et Posta Romana. On y apprend beaucoup de choses sur la vie quotidienne. Paysan aux champs, ouvrier de chantier, conducteur de tracteur. Et puis il y a les images des jeux Olympiques. Nadia Comanecci. Et les patineuses russes. Quand je serais grande je serais gymnaste

mais pas nageuse de l’est.cMaman dit qu’elles prennent des ors monnes. Je ne sais pas bien pourquoi elles volent de l'or. Je ne sais pas trop qui sont ces monnes. Sans doute une espèce rare de nonnes. Or chez les communistes, c’est comme çà.On n’aime pas les curés.

Maman et papa sont un peu comme Robin des Bois. Ils veulent prendre aux riches pour donner aux pauvres. Cela me parait beau et courageux. Je suis si fière d’eux. Mais quand même j’ai un peu peur. Dans mon école, ils sont tous bien plus pauvres que moi. Et j’ai vraiment pas envie qu’Alexis N’guyen, Medhi Amokrane, Sylvie Cohen ou Muriel Ochipinti viennent me les piquer mes jouets,surtout ma poupée Bella et sa robe de mariée.

Au fond de moi, je ne suis pas si sûre que çà d'être communiste.Mais je veux pas faire de peine à papa et maman.

A Marseille, toutes les familles ont leurs crèches et leurs santons. Nous aussi les communistes, on a une marionnette dans le placard. Il est en plâtre blanc... Il s’appelle Lénine... Il est aussi super utile

il sert à tenir les annuaires dans le placard du téléphone. J’ai dit à Papa qu’il en faudrait un deuxième de l’autre coté pour éviter que que les bottins ne glissent. Il m’a bien parlé de Staline, le copain de Lénine. Mais papa n’a plus l’air très sûr de vouloir le mettre dans le placard pour tenir compagnie à Lénine.

Il y avait des pieds noirs


En ce temps là Maman a dit. On va avoir une femme de ménage. Elle est pied-noir. L’horreur s'inscrit sur mon visage. Je connais les peaux rouges des western, les petits hommes verts, les chinois tout jaunes et surtout Tchang, le petit copain de Tintin. Les albums, mon frère les récupère en lousdé chez des copains de classe.

Tintin, les communistes ils aiment pas trop parce que depuis qu’il est allé au Congo, le petit reporter belge est devenu raciste. Pas bien vu non plus Mickey l’américain et son monde et Picsou, boursicoteur capitaliste.

Quant à Astrapi et Okapi, ce sont les curés qui écrivent.Chez les communistes, on lit Pif et on collectionne ses gadgets :les poids sauteurs du Mexique qui n’ont jamais sauté, le petit arbre de septembre destiné à devenir sapin de Noël pour mouches, le soulève plat qui a tellement soulevé la soupière que papa a pris le liquide chaud dans la tête. Depuis, même Pif... il est plus sûr d’être très fan papa. Mais les pieds noirs.... J’imagine le pire. Ces pauvres gens sont donc si pauvres qu’ils n’ont pas de quoi se laver... Peut-être ont ils dû quitter l’Algérie brutalement sans avoir le temps d’emporter leurs chaussures.

Ils sont venus jusqu’à Marseille pied nus. Mes frères et moi attendons la pied noir de pieds fermes

et propres jusqu’au tréfonds des oreilles. - Mi chiri, que vous êtes mignons.

Il faut m’appelli tatie.


La pied noir nous serre dans ses bras à nous en étouffer.

Nous retenons un fou rire.

Mon frère est né à Lille et parle ch’ti.

Je suis née à Marseille et si je veux, je peux parler marseillais mais pas tous les jours.

Mais cet accent là, nous ne l’avons jamais entendu. Repliés dans la chambre. Nous pleurons de rire. Maman a déboulé comme une furie.

Et assène à chacun une claque retentissante. - Petits racistes. Vous me faîtes honte. Très vite et parce que nous ne sommes pas racistes, nous avons bien aimé madame Serfaty

Avec elle, entraient dans la maison des odeurs de gâteaux, des moissons de câlins et de chaleur humaine.

Maman et papa sont des intellectuels disent leurs camarades.

Et les intellectuels c’est pas comme les pieds-noirs, çà ne fait ni de gâteaux, ni de câlins.

Les intellectuels, çà parle politique et littérature. Avec Madame Serfaty toute l’Algérie de Constantine a élu domicile dans la cuisine. Pain azime, gâteaux colorés, aux amandes, à la fleur d’oranger, couscous.

J’aurais vendu toutes mes Barbie pour un seul Montecao, petit gâteau à la cannelle en forme de volcan. - Mangez, mangez, mi pitits, v’zètes tout maigre.... Alors nous mangions, mangions, parce qu’il faut pas être raciste. Madame Serfaty est une rapatriée. Elle est venue d’Algérie en bateau avec des milliers d’autres pieds-noirs.

Certains ont continué vers Lyon ou Paris, Beaucoup se sont arrêtés à Marseille parce que les collines ici

ressemblent à celles d’Alger. Et les pieds noirs çà les rends heureux. Ils se sentent bien ici. Madame Serfaty s’est installée cité Air Bel avec pleins d’autres pieds-noirs mais aussi des italiens, des vietnamiens, des arméniens. Toutes ses affaires, elle les a laissé là bas, de l’autre coté de la Méditerranée.

Et Madame Serfaty, çà l’a rendu triste. Maman aime beaucoup Madame Serfaty. Pourtant, c’est un peu à cause d’elle qu’elle a du quitter son pays.

Maman dit que l’Algérie n’appartient pas aux pieds noirs. Et qu’on a eu raison de rendre l’Algérie aux algériens.

Pendant la guerre d’Algérie, maman n’était pas d’accord avec De Gaulle ni avec les pieds-noirs.

Aujourd’hui, peut-être que maman regrette d’avoir été méchante avec les pieds-noirs.

Peut-être que c’est pour cela qu’elle est si gentille avec Madame Serfaty Maman a dit.

- Le mari de tatie est au chômage.

C’est pour çà qu’elle doit faire des ménages.

Mais il faut pas le dire aux copains à l’école. Je sais pas ce que c’est le chômage. Sans doute ne maladie honteuse parce que lorsque tatie et maman en parlent, c’est toujours à mi voix ou pour ne pas m’inquiéter. J’ai un peu peur que ce soit contagieux. Et si on pouvait en mourir du chômage?

Il y avait des réfugiés espagnols


En ce temps là Il y avait des républicains espag