Les filles de Loth : Récit

January 3, 2018

Le récit "Les filles de Loth" a été écrit durant l'année 2017... L'idée m'en est venue alors que travaillant sur la question de la perversion narcissique et des relations incestuelles dans les familles, je tombais sur l'épisode biblique de Loth et de ses filles. Comment durant des siècles avions nous pu accepter comme "parole d'évangile" que Loth ne soit qu'une pauvre victime de ses filles incestueuses. Sexiste, cet épisode biblique l'est sans aucun doute mais pas seulement, il est bien plus profond encore. Loth n'est-il pas purement et simplement le premier représentant de ce que Paul Racamier et aujourd'hui les psys appellent "un pervers narcissique", ce personnage diabolique faisant endosser à d'autres, en l'occurence sa femme, ses filles, à Dieu ou au destin la responsabilité d'actes sournois qu'il refuse d'assumer. Depuis Narcisse, Jocaste et Oedipe, puis grâce à Bruno Bettelheim on le sait bien, tous les travers de l'homme mais aussi sa grandeur sont narrés dans les mythes grecs, les tragédies, la bible ou les contes de fée. Des fables, toujours des fables. En ce qui concerne les pervers narcissiques, ils sévissent dans nos sociétés souvent en toute impunité "servis" par une époque qui valorise celui qui "réussi" socialement par son pouvoir. "Les filles de Loth", essai en miroir et projectif, tente d'imaginer une fable moderne de l'histoire de Loth... L'invention du "Lothisme"... Comme souvent dans la Bible et parfois dans la vie, le récit n'est pas doux. 

 

 

 

 

 

 

Prologue

Dans la famille des mammifères, la hyène est l'animal qui possède les mâchoires les plus compactes, les plus acérées, les plus solides. La poussée exercée sur certaines de ses prémolaires est de l'ordre de 3000 kilos au centimètre carré, comparable à celle opérée par le grand requin blanc. Hybride, la hyène n'est ni un félin ni un canin, elle n'a pas de griffes rétractiles. Mais elle a la malignité et la souplesse du premier, la puissance du second. L'animal vit dans une cellule très organisée. Il rit lorsqu'il marque son territoire. Il le fait plus souvent de manière olfactive ou auditive de manière à indiquer aux congénères n'appartenant pas au groupe que la place est occupée et qu'aucune intrusion ne sera tolérée ou rapidement maitrisée. 

 

La hyène crie aussi, avec son ricanement sardonique, lorsqu’elle a trouvé de la nourriture. Celui-ci ressemble à de longues plaintes troublantes qui résonnent dans la nuit. On ne voit pas toujours la hyène arriver même si elle signale pourtant sa présence à l’oreille avertie… Peu à peu, par cercles concentriques, elle s’approche de son objectif. Ferré, celui-ci n’aura bientôt aucune chance de survie. Bien sûr, la hyène n’est pas très courageuse. On pourrait même dire qu’elle est lâche. Elle ne s’attaque donc jamais au rhinocéros féroce, à l’éléphant mâle dominant mais plutôt à la gazelle fragile, blessée, apeurée. La hyène se nourrit pour une large part des proies qu'elle capture. Elle chasse en groupe en se fondant sur la coopération de la tribu. Elle digère tout, la peau mais les os. Elle montre dès sa naissance un fort caractère agressif. 

 

Créature étrange que cette hyène dont la femelle est toujours plus grande et plus forte que les mâles, à cause d’un apport en testostérone plus élevé. Les femelles ont d’ailleurs un clitoris très développé ressemblant à un sexe mâle. Il renferme des muscles qui permettent son érection, comme un pénis. Il est d’ailleurs impossible de discerner par la simple observation un mâle hyène d’une femelle tant l’une et l’autre se ressemblent. C’est en prélevant un de ses poils et en l’analysant que l’on peut déterminer son sexe. Leur organisation est matriarcale. Ce sont les femelles qui commandent. Dans la hiérarchie, même la dernière des femelles est dominante par rapport au premier des mâles. Elles sont plus agressives que les mâles, plus grandes, plus fortes et ont accès à la nourriture avant eux. 

 

L’érection fait partie des moyens de communication au sein du clan. 

 

Les jeunes hyènes ont, dès la naissance, un caractère affirmé et savent se faire respecter du reste du groupe. Leur comportement est opportuniste et dominant.

Bien que souvent charognard, la hyène peut s’avérer un redoutable chasseur en bande. Elle peut lancer, en groupe, des attaques d’une incroyable cruauté et poursuivre sa proie sur de très longues distances, si bien que même la pâture la plus maligne, la plus résistante ne pourra, qu’à plus ou moins long terme, tomber d’épuisement. Elle harcèle la victime et la mutile. Celle-ci meurt souvent d’hémorragie suite aux plaies béantes infligées par la horde.

 

Dans celle-ci l’individu dominant est généralement une femelle. Ce pouvoir est héréditaire. Si plusieurs petites femelles naissent dans cette portée, on dit que la petite future dominante tuera très vite les autres petites femelles. Quoi qu’il en soit, elle imposera très vite, encore bébé, son hégémonie. C’est la princesse héritière et, quel que soit son âge, le reste de la troupe lui doit le respect… en lui montrant ses parties génitales. Les dominés doivent, en effet, se soumettre à une inspection régulière de leurs organes génitaux par les individus dominants. 

 

 

Chapitre 1

 

Madame Herkurt, c'est l'heure de vos médicaments...

En balbutiant, la femme rousse, sourit à l'infirmière gironde qui vient de glisser sa tête dans la porte entrebâillée et l’invite à la rejoindre, comme chaque matin à huit heures précises.

- J'arrive... Merci, merci beaucoup...

Comme un soldat obéit aux ordres, elle se redresse dans son lit, de la position couchée à l’assise en glissant sur le dos comme un lombric pour tenter d’opérer une poussée vers le haut. Malgré la souffrance, le désespoir, l’épuisement, il faut tenir, faire semblant, rester aimable, polie, reconnaissante... Surtout ne pas se faire remarquer, éviter de basculer du côté de ceux qui ont lâché,  retranchés derrière leurs silences hagards, leurs regards vitreux, avec cette bave qui suinte aux commissures des lèvres. Ne pas être assimilée aux autres, aux fous... Rester souriante surtout, encore et toujours compréhensive. Faire preuve d'humanité... Etre dans la vie, la vie...

Trouver des raisons de s'accrocher... ses filles, ses frères, ses amis, papa, les chats... Vivre pour tous ceux qui n'ont pas eu la chance de vivre, morts prématurément dans la force de l'âge, ados, enfants... Rescapés de la Shoah, du génocide arménien, cambodgiens, rwandais, réfugiés syriens, éthiopiens, palestiniens, victimes du Bataclan, du Tsunami, de leucémies, tonton Félicien fusillé par les nazis en 1942. Il avait 22 ans... 22 ans seulement... Résistants du groupe Manouchian... Jean Moulin, Francesco Boix… Tous ces hommes, ces femmes, partout et de tous temps violés, mutilés, torturés, assassinés... Accepter la vie comme elle vient, avec ce qu'elle nous donne car nous n'en n'avons qu'une et que nous mourrons tous à la fin... Pas toujours pour la bonne cause.

Une pensée la soulage... Elle d’y accroche, plusieurs fois par jour. Aussi dur soit le chemin, la délivrance est là, au bout, à portée de main, comme une petite lumière. Dans 50 ans au plus tard. Tous les protagonistes de cette tragédie seront morts... Morts. Et toi aussi, l’infâme prédateur tu seras mort, avant elle peut-être.

 

- Mon Dieu, vous en qui je ne crois pas, faîtes qu'il n'y ait rien après, pas d'enfer, pas de paradis, le vide, le néant... Mon dieu, faîtes que la poussière rejoigne la poussière. Mon Dieu, vous en qui je ne crois pas, faîtes qu’un autre monde, peuplé de fantômes, d’ordures, d’escrocs, n’existe pas. Mon dieu.

 

- Vous avez des idées morbides, des tendances suicidaires ? avaient voulu savoir les infirmiers à mon arrivée dans le Service.

 

Accompagnant le geste à la parole, ils avaient vidé son sac à main pour vérifier qu’elle n’y cachait pas d'outils contondants, de ciseaux à ongles, de lames de rasoirs, de boîtes de Lexomil, ou, qui sait, une corde pour se pendre. Ils n'avaient trouvé qu'un passeport, le sien, un livre relié des poèmes de Victor Hugo, celui que sa maman, entre deux doses de morphine, avait demandé à son chevet, alors que le cancer du pancréas l'emportait et un tableau, « la petite persane ».

 

Elle l'avait acheté il y a quelques mois sur Internet... Le visage de cette jeune femme brune, au visage drapé d'un voile vert, fixé sur ce fond ocre sablé du désert, encadré de bois gris cérusé, l'avait ému au larme, bouleversé ? Elle n'y connaissait pas grand-chose en peinture... Techniquement, artistiquement, il n'était probablement pas d'une qualité extrême. Elle ne savait rien, non plus, sur son auteur, « un peintre libanais inconnu» lui avait seulement confié le vendeur. Pour elle, le peintre ne pouvait être qu’une femme. Elle en aurait mis sa main à couper. La présence de ce regard tout à la fois déterminé, engagé, mais aussi résigné semblait vouloir venir faire écran à toutes les vicissitudes du monde. Il l'accompagnait, la soutenait depuis que ce doux visage était arrivé par la poste, enveloppé dans un carton rigide. Oui sans doute pouvait-on avoir entrevu l’horreur et y survivre. Sans doute. 

 

Elle avait tenté de faire des recherches sur l’artiste et sur le modèle du tableau… Sans succès… Mais elle ne désespérait pas. Elle savait qu’un jour, la rencontre se ferait. Elle saurait qui était cette femme… Et pourquoi celle-ci s’était imposée sur son chemin. Comment pouvait bien s’appeler cette Joconde orientale ? Leila ? Soraya ? Maya ?

 

Avait-elle connu, elle aussi, l'horreur, les hyènes ? Avait-elle eu à subir l’intimité d’un prédateur comme lui? Avait-elle, comme Edith femme de Loth, traversé un désert sans fin pour suivre cet homme qui, déjà, savait qu'il l'abandonnerait, fossilisée sur le bord du chemin après l’avoir asservie, utilisée, exploitée ? La douceur d'un sourire esquivé, la profondeur de son regard assuré mais définitivement las en témoignait. Oui pas de doute, elle savait de quoi l'humain était capable ? Elle avait entrevu vécu, ressenti le pire. Sans doute avait t-elle perdu l’espoir mais gagné en sagesse. Et l’on sentait cette force inébranlable, derrière la finesse de ses traits, le regard attristé et la bouche menue qui se refusait désormais à crier.

 

        Il ne lui avait laissé que dix minutes pour quitter la maison... Pour échapper aux hyènes et à lui,l’infâme prédateur. Bien sûr, elle avait vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir : son vrai visage derrière son sourire avenant : l'infâme, le traitre, l'escroc, le monstre, le lâche.  Elle était donc devenu un témoin bien trop gênant, bon à abattre. Dans sa fuite, elle n'avait pas ressenti le besoin de prendre autre chose que ces trois objets ... Un passeport, un livre, le tableau… Elle n'avait besoin de rien de plus pour vivre... Ou pour mouri

 

Chapitre 2

 

Abraham était un homme respecté. Ceux qui l’avaient côtoyé l’estimaient comme un sage et sa réputation dépassait largement les rives du Jourdain. Il possédait beaucoup de biens et des troupeaux fournis de bêtes vigoureuses. Avec sa chevelure dense, sa longue barbe, il portait beau. Il aimait arpenter doucement les bords paisibles du fleuve, dans sa longue toge rouge, un bâton de berger à la main. Son neveu Loth aussi était riche. Son cheptel faisait l’admiration des habitants du coin et suscitait parfois des jalousies farouches.

Mais si les plaines arrosées par le fleuve étaient plus fertiles que le désert qu’ils avaient traversé, leur production n’était pas suffisante pour nourrir les animaux et les deux familles. De plus en plus souvent, leurs bergers se disputaient, s'invectivaient, se querellaient sur les périmètres des territoires de pâturage des uns et des autres. Certains conflits montaient. Les bagarres physiques s’annonçaient. L'histoire risquait vraiment de mal se terminer et peut-être dans le sang. Alors que les incidents devenaient quotidiens, Abraham et Loth prirent la seule décision qui s’imposait : séparer leurs routes et leurs caravanes pour trouver chacun de leur côté des terres plus prospères. Abraham dit :

 

- Si tu prends à gauche j'irai à droite, si tu prends à droite j'irai à gauche.

 

Abraham avait-il déjà vu, ce que d’autres refuseraient de voir, à savoir que face à un personnage comme Loth, la paix ne pourrait régner dans la vie et dans les coeurs. Et que seule une distance très profonde permettrait à Abraham et aux siens de vivre loin des conflits ? L’histoire ne le dit pas. En tout cas, Loth et sa femme Saraï s’installèrent dans le pays de Canaan. Ils devaient y rester 10 ans. 

 

Alors que Dieu avait promis une descendance plus nombreuse que les étoiles du Ciel à Abraham, les années passaient et le ventre de Saraï ne s’arrondissait toujours pas. Même les sables du désert donnaient quelques bourgeons mais Saraï, elle, demeurait désespérément infertile. Et le temps passait, passait… Et Abraham et sa femme avançaient en âge. Entre le mari et l’épouse, on n’abordait plus le sujet devenu tabou mais le puissant non-dit envahissait le silence plus sûrement que les mots… 

 

Saraï était inquiète. Sa tristesse pourrait céder la place au mépris face à ce mari qui ne parvenait pas à la faire enfanter et laisser la place aux reproches. Chaque nouveau mois, lorsque le sang affluait dans le son bas ventre sa déception la clouait sur sa couche pendant plusieurs jours. Elle refusait de sortir de la tente et même de s’alimenter.  Il fallait faire quelque chose. La pression ne venait que d’elle-même, car Saraï connaissait la bonté de son mari. Elle n’imaginait pas qu’il puisse la répudier et nul doute : cette idée ne lui avait jamais traversé l’esprit. Pour autant, elle devait trouver une solution. Celle ci avait un nom : celui de sa servante Agar et un visage, noir comme l’ébène de celle qui sont venues des plaines du Nil. 

 

 

Chapitre 3

Un matin, papa a quitté maman…  Brutalement. Il a rassemblé ses affaires et a dit qu’il allait s’installer ailleurs. Que papa largue maman ce n'était pas bien grave. C'était bien fait pour elle. Elle l'avait bien cherché. Avec cette dépression qui asphyxiait sa vie et pourrissait la nôtre depuis tant d’année, elle ne s’était jamais bien occupée de papa. D'ailleurs il le disait, et le répétait : "votre mère m'a abandonné".  Mais en partant, c’est nous, Myrtille et moi, qu’il a laissé tomber. Il nous a quitté pour elle, cette salope, cette connasse, cette pute… La pute à Papa. Myrtille et moi, nous nous sommes fait un serment... Nous allons nous débarrasser d'elle. Nous allons la faire crever...

Je m'appelle Karen, j'ai 27 ans, je suis hôtesse d’accueil dans un magasin chic de la rue Paradis à Marseille. J'aime l'argent, les endroits chics, les boîtes branchées, les beaux vêtements, les dressing pleins… Pleins ? De tout… De foulards Hermès, de sacs Lonchamp, de chaussures Louboutin… Mes penderies sont bondées… Gavées de tout ce que m’a offert papa. Papa, c'est une carte bleue ambulante. Il n'a pas beaucoup de temps à nous consacrer alors c'est comme çà qu'il nous prouve qu'il nous aime. En achetant tout ce qui me fait plaisir.

Papou est tout pour moi. Depuis que je suis petite, toute petite, j'aime lui faire des câlins, monter sur ses genoux, me blottir contre lui. J'adore le rejoindre dans son lit quand maman n'est pas là. Et même quand elle est là… Maman s’en fout.

J'aime le lit si chaud dans lequel il s’étale en caleçon, dans une impudeur de jaguar. J’aime son odeur animale. J'aime qu'il me prenne dans ses bras en me susurrant… Ma kinou adorée. Papa m'appelle «mon coeur», «mon amour », « ma vie », «ma petite femme»... Jamais il n'a appelé maman ainsi. Jamais. Moi, moi, que moi, que moi. Enfin moi et puis plus tard Myrtille... Aujourd'hui, sa pute, sa salope, sa trainée, il l’appelle comme çà aussi... Je ne peux pas le supporter. Pour moi elle n’a pas d’autres noms que "salope"… La salope à papa...

 

Chapitre 4

 

Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,
La sombre égalité du mal et du cercueil ;

Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
Car tous les hommes sont les fils du même père ;
Ils sont la même larme et sortent du même oeil.
On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil ;

On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,
On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la tombe.

Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
Vous jette au seuil des cieux. 

On tremble ; on se voit nu,
Impur, hi.....

 

- Vous avez des idées noires, des pensées mortifères, des envies de passages à l'acte ?

 

Elle avait condescendu à lever les yeux, un instant, du livre de poèmes de Victor Hugo, recouvert d’une protection de papier kraft, qu’elle tenait entre les mains et à porter son visage vers celui de la personne qui l’interrogeait. Comment expliquer à quelqu’un qui n’est pas tombé dans le gouffre, qu'il n'est pas toujours nécessaire d'avoir une démarche active pour s'acheminer vers la mort ? Celle-ci était en train de se charger d’elle, de l'emporter à petits feux sans qu’elle ne l’ai décidé. Déjà, plus aucune force vitale ne l'animait et son énergie n'était plus qu'une petite flamme vacillante menaçant de s'éteindre à tout moment. Elle n’opposait d’ailleurs aucune résistance réelle à cette spirale qui l’emportait inexorablement vers le fond, vers la noyade. Non, elle ne faisait rien pour stopper cette descente aux enfers. Bien évidemment, elle ne tenterait pas, non plus, de s’accrocher aux interstices du tunnel dans lequel elle s’enfonçait à une vitesse vertigineuse jusqu’à disparaître. Il n’y avait d’ailleurs sur les parois de sa vie aucune petite aspérité à laquelle se raccrocher, aucune marche à laquelle elle aurait pu s’agripper, pour se stabiliser, reprendre des forces avant de se hisser à nouveau. Appeler à l’aide ? Tendre la main ? Souffler sur les braises pour tenter de les raviver ? La chute était bien trop verticale, rapide. N’avait-elle pas, finalement, comme les victimes du World Trade Center du 11 septembre pris la décision de sauter sans attendre d’hypothétiques secours ? 

 

Comment ? Pourquoi ? A quoi bon vivre sur une terre peuplée d'êtres immondes et abjectes, une jungle dans laquelle, elle n’aurait, à moyen terme, aucune chance de survivre et dans laquelle, elle n’avait plus aucune envie de vivre. Les hyènes avaient voulu la tuer, l’assassiner. Elles n’avaient pas réussi. Mais elles lui avaient fait entrevoir un monde ignoble, un univers si impitoyable, si terriblement désolant qu’il lui seyait de le quitter. Ce serait sa décision, son choix. Elles l’avaient poussé violemment dans le ravin la laissant pour morte et si certes, elle lâchait peu à peu sa prise dans une dérive qui l’emportait doucement, c’était elle et seulement elle qui, au moment ultime, donnerait l’impulsion et prendrait la décision d’en finir. Elle serait seule responsable de sa mort.

 

En cela, elle aurait parfaitement joué le rôle dicté par l'infâme prédateur dans cette sombre tragédie. Elle aurait respecté le processus, le protocole que lui, l’ordure, avait mis en place. Ne dit-on pas du pervers qu’il est un tueur aux mains propres ? Jamais en effet, il ne porte l’estocade. Une fois qu’il s’est débarrassé de celui ou de celle qu’il a pillé,  il l’abandonne, sans un regard, blessée à mort, sur le bord de la route. Il peut aussi, c'est selon, se repaître mollement, en voyeur blasé, de l’image de la victime qui, devant lui, s’immole, se défenestre, se tire une balle dans la tête, avant de soupirer, en tournant les talons, face au désordre et aux tâches que cette mascarade morbide a provoqué dans son salon. 

 

Elle aurait aimé croire que cette décision de se laisser mourir représentait son ultime espace de liberté, mais elle savait, au fond d’elle, qu'elle n'aurait mis qu'un point final à un scénario pervers écrit dès l’origine et qui se déroulait avec une précision implacable comme on applique mécaniquement un banal protocole médical ou se décline une expérience chimique scientifiquement reproductible. Oui Mektoub, tout était déjà écrit, mais on ne devait la trame de la pièce ni à un dieu, ni à la fatalité, ni au destin, non, il avait déjà tout méthodiquement programmé. Sciemment ? Peut-être pas,  mais la structure narcissique figée dans les premières années de sa vie, son âme d’enfant avide et sans limite dans un corps d’adulte s’exprimait et réclamait sa jouissance, la satisfaction de ses désirs immédiats. Luii, l’infâme prédateur et ceux de sa race, mimaient scrupuleusement des schémas ataviques. Certains pourraient y voir une forme d’intelligence... Elle savait désormais que pour lui et les siens, seule l’odeur du sang attirait, une simple question de survie. Finalement comment t’en blâmer si, pour sauver sa peau, protéger son orgueil démesuré, son ego hypertrophié,  il s'agissait de la pousser au suicide.

 

Il allait lui falloir trouver l’énergie, celle des petits pas, pour déjouer tes plans les plus machiavéliques, qui consistaient, dans un premier temps, à la faire passer pour folle aux yeux de son propre entourage acquis et conquis, et éventuellement, perversité ultime, auprès du sien à elle. Dans un second temps, la pousser vers la mort, ce qui aurait eu comme double avantage, d’abord, d’étayer ses propos, ensuite, d’être définitivement débarrassé d’elle, enfin de lui permettre de jouer, lors de  l’enterrement, une grande scène tragique telle qu’il les affectionnait : le veuf éploré. Des trémolos dans la voix, des larmes, peut-être, qui sait… Cet instant aurait été, pour lui, l’occasion de se fendre d’un grand discours alambiqué comme il les affectionnait, décryptant cette fragilité psychologique, cette folie venue loin de l’enfance, qui aurait eu raison d’elle, malgré toutes ses tentatives et sa volonté de l’aider, de la soutenir, de l’accompagner durant toutes ces années. Sanglotant à la tribune du crématorium, dans une douleur sans consolation, il ne serait plus, comme Loth qu’une pauvre victime, lâchement abandonné, par les caprices d’une femme.

Oui le crime était presque parfait, l’homicide volontaire et machiavéliquement organisé. digne de Rodion Romanovitch Raskolnikov. Mais il était en train de déraper. 

Certes, enfermée dans cet hôpital au milieu de ceux que l’on disait fous, son alibi semblait tenir la route. En tout cas, elle lui faisait confiance, il saurait le plaider avec emphase et brio. C’est bien connu, c’est celui qui y est (chez les fous) qui l’est… 

Mais pour le faire échouer, pour le faire mentir il allait falloir qu’elle vive, qu’ elle trouve l’énergie de donner tort à ses allégations à charge, à cette histoire qu’il livrait à sa cour de complices déjà conquise, au récit dramatique qu’il écrivait, jour après jour, et dont il t’avait fait la macabre héroïne. Oui, il allait falloir résister. Non elle n'était pas folle, non elle n'était pas fragile psychologiquement, non elle n'avait rien à se reprocher. Les hyènes s'étaient acharnées sur elles. Il voulait s'acquitter de leur responsabilité sur son dos. Certes, ce n'était pas la culpabilité qui l'animait, un sentiment totalement étranger au prédateur mais la sauvegarde de son image sur laquelle il veillait farouchement. 

 

Papa, toi qui avait survécu aux camps de concentration, à Mauthausen, à l’horreur d’une perversion érigée en système d’état, m’y avais exhorté : 

 

- Tu n’as pas le droit de mourir, pas le droit tu m'entends. Cette sombre ordure, ce prédateur a voulu te tuer, faire en sorte que tu meurs de désespoir après avoir pillé tes activités, escroqué tes amis, trompé ton amour, saccagé ton sourire et ton âme … Il a voulu t'assassiner ? Alors, tu vas vivre. Vivre tu m'entends. Tu en as l'obligation, le devoir. Tous les matins, en me levant là bas au camp, alors que le froid, la faim, le désespoir menaçait de m’emporter, je me disais, me répétais. Ils veulent que je meurs ? Alors je vais vivre. Oui je vais vivre. Tu es une victime, bien sûr…Tu es une victime d’une ordure doublée d’un escroc, mais tu n’es pas que cela ma fille, tu es bien autre chose qu’une victime. La victimisation est une posture qui entrave l’action, légitime l’inaction. Alors, ici et maintenant, en cet instant T. il va falloir changer ton regard et ton fusil d’épaule, te transformer en résistante. Tu en as l’intelligence, tu en as les compétences, tu en as la force. Il faut seulement que tu aies envie de vivre. De vivre. Et non seulement tu vas vivre, mais en plus tu seras heureuse. Englué dans la fange nauséabonde de sa pauvre vie, il aura perdu. Tu auras gagné».

 

Assis, hébétée devant cette télévision qui distille, en boucle, des informations de LCI,  la question qu’elle se pose, est la seule qui fasse sens : celle de la motivation, du désir. Vivre ? Elle n'en n'a plus envie de vivre. Comment respirer sous le même ciel, s’endormir et se réveiller sur la même planète et sous les mêmes latitudes que ces hyènes implacables ?

 

Elle savait désormais qu'elles existaient… Elle avait vu leur visage, leur férocité, leur inhumanité. Elle avait entrevu, ce qu’il ne faut pas voir. Mais en les démasquant, ce qu’elle avait aussi compris, c’est qu'elles n’étaient pas les seules de leur espèce sur la terre. Pire, qu'elles étaient sans doute de plus en plus nombreuses dans ce monde libéral à l’égoïsme et au narcissisme exacerbé, où la frustration n’est plus supporté, le passage à l’acte valorisé.

 

Elle savait que si d’aventures, elle s’était noyée sous leurs  yeux, elles auraient regardé son corps s’enfoncer sans bouger le moindre petit doigt. Jusqu’à ce que ses deux yeux disparaissent dans la mer, elles l’auraient dévisagé fixement, reculant, nonchalamment du pied, la corde qui lui aurait permis de m’en sortir. 

 

Aux personnes qui, peut-être, les aurez interrogé,  l’argument serait resté le même : « elle s’est donnée la mort. Elle était si fragile psychologiquement et comment dire, peut-être, un peu folle… Oui, un peu folle. Pour nous, ce n’était pas facile, non, pas facile ».

 

- Non pas d'idées morbides, merci, merci pour tout... Je ne sais pas comment vous remercier pour votre accueil... Merci, merci... Merci pour tout.

 

Ici dans le Service, l'hôpital renouait avec sa tradition première d'hospitalité et d'assistance des Hôtels-Dieu pour miséreux, fous, rebuts de la société : orphelins laissés « au trou de la porte » ou à la « fenêtre accoutumée », boîte tournante encastrée dans une fenêtre qui servait au dépôt anonyme des bébés des filles-mères, indigents mais aussi pèlerins… Et puis, au XVIII ème siècle, ils étaient devenus des lieux surchargés, dangereux, insalubres et mortels où la violence et la surpopulation tuaient encore plus sûrement que les épidémies, les fièvres putrides, la peste ou le manque d'hygiène. Les variolés, les «rougeolés», les galeux, les dysentériques, les hydrophobes y vivaient mélangés, les malades y étaient trépanés. L'Hôtel Dieu n'avait pas forcément vocation à guérir mais à sauver les âmes avant que celles-ci ne s’envolent… Pourraient-ils aujourd’hui sauver son âme que lui, le prédateur et sa putain de tribu de hyènes avaient dérobée, torturée, broyée. 

 

Elle n'avait de cesse de vouloir remercier le personnel de leur présence, de leur dévouement, de leur patience. Bonté, c’était sans doute le mot qui les caractérisait le mieux. Aussi, elle aurait aimé pouvoir continuer à vivre pour ne pas les accabler, les traumatiser, désorganiser un service déjà précarisé en personnel, en supervision... Sans doute les aides-soignants, les infirmiers et les psys de tout poils, auraient ils aussi éprouvé une certaine tristesse à son départ. Alors, ne pas déranger surtout. Elle aurait aimé placarder une pancarte d’hôtel cartonnée à la poignée de sa cellule, peut-être même se l’accrocher autour du cou : « Do not disturb, I don't disturb you ».

 

Elle savait, pour avoir écrit, dehors, dans l'autre monde, lorsqu’elle était encore journaliste, des dizaines d'articles sur le dévouement de ces héros du quotidien... Le manque de personnel, les horaires exténuants et les salaires indécemment bas, l'absurdité de la tarification à l'activité, de la facturation à l'organe -cataracte, appendicite, ligament croisé- invention de gestionnaires butés et zélés pour maitriser les coûts, mais qui laissait sur le bord de la route les malades chroniques, ceux atteints de polypathologies, les vieilles personnes et les fous comme nous, lesquels, avant d'avoir besoin de soins, avaient surtout une nécessité vitale d'accompagnement, de temps, de présence, le désir qu'on leur parle, qu'on les écoute, parce que non, ils n'étaient pas qu'une simple partie de corps mais recelaient en eux toute la complexité de l'être humain avec ses zones d'ombres, ses fragilités, ses fêlures, ses brisures, ses fractures, ces gouffres béants qui les avaient précipité ici.

Elle ne voulait pas devenir un problème de plus pour eux..

Dans l'autre monde, dehors, chez les hyènes, elle était devenue un problème... Le Problème.. Les problèmes, c'est bien connu, on s'en débarrasse...

Pas de problèmes, jamais de problème... Que des solutions. La sienne allait s'avérer finale. Se laisser mourir, doucement à petit feu. Comment survivre après tant de violence et d'acharnement. Comment survivre à l'attaque répétée des hyènes, à la folle perversion du prédateur...

 

 

Chapitre 5

 

Agar était issue d'une noble famille égyptienne. Son père, disait-on, aurait été tué par un pharaon du nom de Dhu-l-`arsh. Après cet assassinat, elle aurait été capturée et emprisonnée comme esclave. Plus tard, en raison de son sang royal et de son physique extraordinaire, elle aurait été promue maîtresse des autres femmes esclaves du pharaon et aurait eu accès à toute sa richesse. 

 

Sarai, était, elle aussi, réputée pour sa beauté. Elle avait, par le passé, si bien attirée l'attention du pharaon qu’il avait tenté d'abuser d'elle. Mais Saraï était protégée par le regard de Dieu et ce dernier intervint en sa faveur. Pharaon, paralysé, ne parvint pas à la toucher. La fierté et la virilité du dieu vivant avait été blessée à vif. Mais il en était sûr, il avait été victime d’un châtiment divin. Et s’il ne partageait pas les mêmes dieux que Saraï, il était prudent de faire profil bas envers celui-ci qui semblait posséder des pouvoirs hors du commun. Alors, Pharaon décida de rendre son épouse à Abraham et lui offrit même, pour la dédommager de nombreux présents, que l’homme sage refusa d'accepter. Pourquoi ? La légende ne le dit pas. Abraham estimait-il qu’il ne faut jamais accepter de cadeaux de ses ennemis, ne sachant quel poison il se glisse en leur sein ? Ou bien qu’un présent, même venu du plus grand des monarques connus, ne dédommage pas d’un affront ? Se faisant, ne risquait t-il pas de provoquer de la haine, de la colère, de l’humiliation ? 

 

Pharaon voulait à tout prix se racheter et il aurait, comme toujours, le dernier mot. Alors, il proposa à Saraï de prendre une servante parmi les quatre cents jeunes filles de son royaume. Cette dernière hésita… Un peu… Pas bien longtemps. Puisqu’elle avait le choix, elle prendrait la plus belle, la plus élancée, la plus racée. Son regard se porta sur Agar, qui venait tout juste de se convertir à la foi d'Abraham. Elle l'avait apprécié dès leur première rencontre. Sa grâce, son raffinement, son élégance et sa culture étaient à leur comble. Agar n’était vraiment pas une esclave comme les autres. 

 

Agar quitta le dos au palais et aux richesses sans se retourner. Certes, elle n’avait finalement pas été malheureuse ici. En tout cas, elle avait reçu tout ce qu’elle pouvait espérer en terme de qualité de vie, de bien-être.  Une chambre confortable, aux tentures raffinées, des mets parfumés et délicieux, l’accès à la musique, à la danse, aux soins du corps et des cheveux. Pharaon aimait l’avoir à ses côtés, ses formes, son sexe, son corps et sa conversation, Mais jamais elle ne lui avait pardonné l’assassinat de son père.

 

La femme à la peau d’ébène donna un fils à Abraham : Ismaël dont le nom signifie « Dieu a entendu ». Oui, Dieu avait entendu. Et si cette naissance fut une joie pour toute la maisonnée qui vibra aux pleurs et aux cris du petit garçon qui venait de voir le jour, si celle-ci avait été savamment orchestrée par Saraï, il n’en restait pas moins qu’elle provoqua en elle une jalousie si tenace qu’elle menaça la vie de la servante et celle de son fils. 

 

Ismaël fut contraint de fuir une première fois avec sa mère au désert. Mais l’ange du Seigneur ordonna à Agar et à son fils de revenir auprès d’Abraham. Quelques temps plus tard le ventre de Sarai s’arrondit enfin. Après quelques mois, le doute n’était plus possible. Oui, elle aussi allait être maman. Celle-ci était pourtant déjà âgée de plus de 80 ans et cela faisait bien longtemps qu’elle ne dormait plus aux côtés de son centenaire de mari… Qu’importe…Les voies du seigneur sont impénétrables, parfois même comiques et facétieuses. Alors Sara rit, rit fort, rit à gorge déployée. L’enfant devait naître un an plus tard. Il s’appellera Isaac qui veut dire : Dieu a rit. 

 

A la naissance d’Isaac, d’aucun aurait pu penser que les relations pourraient s’aplanir entre Saraï et Agar et qui sait, devenir même amicales. Mais il n’en fût rien. A l’inverse, elles se tendirent encore. La première ne supportait plus les moqueries et la présence d’Agar et d’Ismael auprès de son fils. Et puis surtout, elle voulait faire d’Isaac, l’unique hériter d’Abraham. Elle demanda alors au vieil homme de la renvoyer et cette fois ci, définitivement. 

 

Dire qu’Abraham fût lâche, et sans doute, tous les dieux de la terre, le monde des croyants tout entier se prendraient à crier au blasphème. Aussi, ce mot ne fut jamais prononcé. Sans doute Abraham aimait-il Agar et aimait-il son fils mais Saraï était sa première femme, celle qu’il avait choisi pour le meilleur et pour le pire. Elle était alors si jeune. 

 

Et puis, il se faisait vieux. Il était fatigué. Les disputes et les conflits incessants l’épuisaient… Alors, il accepta. 

 

Saraï devait mourir quelques temps plus tard au pays de Canaan.  Abraham enterra celle qui avait partagé tant d’année de sa vie dans la grotte du champ de Makpéla, ce lieu même où ses deux fils Isaac, fils de Sarah et Ismael, fils d’Agar l’enterreront plus tard auprès de Saraï dans ce qui devait reste dans l’histoire sous le nom de Tombeau des patriarches. 

 

 

Chapitre 6

 

Pour ma petite soeur Myrtille, papa est tout aussi. Cette gamine, je la déteste, je la hais, depuis sa naissance, depuis qu’elle est arrivée de la maternité en braillant dans son couffin…Dès lors, Il a fallu partager papa.

 

  • Regarde kinou, c'est ta petite sœur....

 

Elle était chauve, moche et chougnait... Elle me volait l'affection de Papou. Je ne pouvais pas supporter qu'il la prenne dans ses bras et qu'il l'embrasse. A plusieurs reprises, j’avais tenté de m’en débarrasser, d’abord, en la faisant tomber de la table à langer, ensuite en lâchant sa main, alors qu’elle s’apprêtait à traverser… Je voulais que papa s'occupe de moi, seulement de moi. Pas d'elle.  Alors, quand j’ai eu 12 ans j’ai arrêté de manger. Je suis devenue anorexique... Par choix. On m'a hospitalisé dans un service spécialisé de l’hôpital de la Timone. Durant ces deux années, j'ai fini d’éloigner papa de maman... Ce n'était pas bien difficile. Ils n'avaient rien en commun... Ils ne baisaient plus… Papa, le pauvre, en souffrait. Il me le disait. Mais avaient-ils seulement fait l’amour en dehors des moments de notre conception ? Pas sûre. Maman n'aimait pas çà. Alors, que papa m'aime comme sa petite femme, qu’il me le dise, qu’il me le montre, cela l'arrangeait bien, elle, la bourge catho aux jupes sages de chez Cyrillus et aux sandales en cuir à semelles plates. Tant qu’il s’intéressait à nous, il lui foutait la paix…La paix, le fric de papa, le statut social, le tableau de famille Ricoré que le couple exhibait à l’extérieur, le « qu’en dira-t-on ». Rien d’autres ne l’intéressait. Pour papa j’étais tout l’inverse de maman, la féminité incarnée dans des mini-jupes ultra sexy, perchée sur des escarpins à talons aiguilles, les ongles des pieds et des mains manucurés de rouge vif, comme papa aimait tant…

Grâce à ma maladie, papa s'est détachée de Myrtille, il m’a accordé tout son temps. J'étais désespérée, j’allais mourir, il fallait bien qu’il s'occupe de moi... de moi. Mon corps n’était plus qu’un cri silencieux, une plainte, une quête de tendresse et de caresses. Alors, la nuit, papa venait se glisser dans mon lit et se serrer contre moi pour m’apporter sa chaleur et ses baisers… J’étais sa petite femme, son petit cœur, qui de jour en jour et de nuit en nuit se brisait… Maman n’en savait rien… Maman s’en foutait… Maman était tranquille. «Laissons maman tranquille » me glissait Papa à l’oreille… « Maman est triste », « maman est malade » mais moi mon petit amour je suis là. Je serai toujours là pour toi.

 

Chapitre 7

 

Sortir des draps jaunis et blafards, si fins qu’ils en sont presque transparents, quitter ce mince filet de protection, dernier rempart frêle de pudeur face au regard des autres quand on a tout perdu, ultime semblant de dignité et d'intimité. M'engager, un pied tremblant après l'autre, dans les chaussons fourrés achetés à Méribel où dans l'autre monde, elle passait ses vacances de Noël avec lui, l’infâme prédateur, stationnés au pied du lit sur le lino vieilli d'un vert pisseux. Tenter d'avancer comme une somnambule... Insérer son portable et son ordinateur dans le placard miteux, le fermer avec ce petit cadenas doré, celui qu’elle utilisait du temps où elle fréquentait des salles de sport, où elle pratiquait avec assiduité du yoga, où elle travaillait, riait, aimait, du temps où elle pensait l’aimer lui.

 

Glisser la clé dans la poche du pyjama bleu azurin trop grand fourni par l'institution, pas si mal finalement cette tenue qui lui donne l'air grunge des musiciens des Dexys Midnight Runners, ce groupe pop britannique des années 1980... Elle avait 15 ans… Des rèves pleins la tête. Elle avait 15 ans et ne savait pas que les hyènes existaient.

 

« Come on Eilen, now you have grown, now you have shown, oh Eileen...

Maintenant tu as grandi, maintenant tu as vu, oh Eileen.

 

Come on Eileen, the things they are real and I know how you feel,

Allez Eileen ces choses sont réelles et je sais comment tu te sens...

 

Elle fredonne pour son troisième oeil, celui de l'âme, de la connaissance de soi, cette chanson de son adolescence passées dans ce quartier de l’est de Marseille, celui où avait grandi Marcel Pagnol, ces années bénies où l'avenir était open, où tous les rêves étaient possibles, où les chacals immondes ne peuplaient pas les trottoirs de la ville. C'était avant le libéralisme à tout crin, la capitalisme sauvage, avant l'explosion des pathologies narcissiques... L'époque où les hyènes vivaient encore en cage, prêtes à bondir certes, mais enchainées par un contrôle social... C'était avant lui, le prédateur. C'était avant ta mise à mort. C'était le temps béni de l'enfance.

 

These people round here wear beaten down eyes

Ces personnes qui vivent ici ont des yeux de chiens battus

Sunk in smoke dried faces

Provoqué par les fumées sur leurs visages désêchés

They're so resigned to what their fate is

Ils ont alors renoncé à ce qu'était leur destin

But not us (no never), no not us (no never)

Mais pas nous (non jamais), non pas nous (non jmais)

We are far too young and clever

Nous sommes loin d'être trop jeune et intelligents

Remember

Souviens toi

Go toora loora toora loo rye aye

Allez toora loora toora loo rye aye

Eileen I'll hum this tune forever

Eileen je te chantonnerai cette ballade pour toujours

 

Chapitre 8

 

Tandis qu’Abraham était resté sur les terres de Canaan, Loth, avec toute sa maisonnée, descendit vers Sodome où il dressa ses tentes.

 

Un soir, alors que ce dernier était assis à la porte de la ville contemplant l’horizon qui déjà rougeoyait, deux anges s'approchèrent. Loth les vit arriver de loin et se leva pour aller à leur rencontre et se prosterna face contre terre.

 

Il dit :

- De grâce mes seigneurs, faites un détour par la maison de votre serviteur, passez-y la nuit, lavez-vous les pieds et de bon matin vous irez votre chemin.  

Mais ceux-ci répondirent :

- Non ! Nous passerons la nuit sur la place.  Nous sommes bien ici, nous bivouaquerons à la belle étoile sous la voûte célestes. Le temps est doux, le ciel est clair... Nous serons bien.

Impensable pour Loth, le nomade. Il avait vécu dans le désert. Pour lui, comme pour Abraham, l'hospitalité du bédouin était un geste sacré, quasiment non négociable tant son honneur était en jeu. Il les pressa si fortement, qu'ils se résolurent à le suivre.

Ils arrivèrent à la maison de Loth...

- Nous avons des invités de marque lança- t-il à sa femme et à ses filles.

Celles-ci s'activèrent en cuisine, aidées de leurs petites bonnes. Elles préparèrent un repas, firent cuire des pains sans levain et ils mangèrent.

Quand Loth arriva ce soir-là avec les deux beaux étrangers, Aldir et Deln,  le cœur de sa femme, Edith, fit un bond dans sa poitrine. Enfin, des visiteurs, un peu d'animation, de présences amies, de la bienveillance et de la sollicitude. La vie à Sodome était psychologiquement compliquée, ardue. Déjà, par le passé, le quotidien n'avait pas été simple. Tant d'années à errer dans ce désert hostile, à monter, démonter les tentes, étendre les nattes, balayer la poussière hors des tapis, chercher de l'eau au goût trop salé, aux puits trop lointains, dépecer les agneaux, les faire cuire, porter dans son ventre, une à une, ses filles, accoucher dans le sable.

 

Il n'y avait pas que de mauvais côtés à cette vie itinérante. Dans l'immensité ocre, les nuits étaient belles, le ciel étoilé. Et puis, il n’y avait que les gens des villes pour croire que le désert était vide. Dans l’univers de sable, on n’était jamais vraiment seuls. Les voyageurs repéraient de loin la fumée du bivouac. Ils aimaient s’y arrêter et palabrer durant des heures, avant de reprendre leur route là-bas vers l’est, le sud, le nord… Et puis finalement, elle n'était pas à plaindre. La famille était aisée, cultivée, unie. Ils mangeaient à leur faim.

 

Arrivés à Sodome, rien ne fut facile... Bien sûr, la qualité de vie d’un sédentaire était bien meilleure que celle qu'elle avait connu dans l’itinérance. Et ses deux grandes filles avaient trouvé ici des maris. Mais les habitants de Sodome, avec leurs moeurs étranges, le vice chevillé au corps, les avaient maltraités, snobant et méprisant les étrangers de la brousse qu'ils étaient. Jusqu'au moment où la richesse de Loth, ses troupeaux avaient eu raison de leur agressivité. Etranger ou pas, Loth et sa famille pouvaient servir, à tout le moins pour faire du commerce.

 

La famille avait alors pu déposer ses bagages et son cœur, construire une maison en dur, quitter les tentes de peaux, installer un vrai salon, dans lequel les deux anges se reposaient aujourd'hui confortablement installés sur des matelas bédouins en laine rugueuse teintée ocre, à déguster des galettes, du lait du miel et des fruits. Peut-être, se dit Edith, les deux anges lui apporteront t-ils des nouvelles du désert, des personnes rencontrées lors de leur périple et surtout d'Abraham et de Saraï pourquoi pas? Mais il se faisait tard. Les anges avaient fait un long voyage... Les nouvelles, ce seraient pour demain.

 

Chapitre 9

 

Avec ma maladie, Maman n’existait plus. Myrtille n’existait plus non plus. Il fallait bien que je règle aussi son compte à mamie, la mère de papa. La vieille, prenait trop de place dans notre vie. Elle voulait voir papa tout le temps et minaudait au téléphone avec ses « oui mon chéri, bien sûr mon chéri, tu as raison mon chéri ». Elle était tellement fière de son petit prince qui avait si bien réussi dans la vie, ce grand entrepreneur, ce fils qui gagnait tant d’argent, son préféré depuis l’enfance. Papa, c’était son petit roi, un Louis XIV du Sentier. Rien n’était assez beau pour le petit Prince, tout tournait autour de lui.

Si j'avais laissé faire, mamie aurait déboulé à la maison sans arrêt, répandant ses grosses fesses adipeuses sur le canapé du salon. Faut dire… C’était si laid chez elle... Son Hlm des quartiers Nord, ses tableaux hideux qu’elle peignait en prenant de grands airs, copies grotesques de toiles de maîtres, de bateaux, de pots de fleurs, ses bibelots kitchissimes et ringards dans sa bibliothèque, son gros corps, ses fringues informes... Cela me faisait honte. Honte, Honte… Tout, tout, plutôt que de lui ressembler un jour...  J’aimais l’argent, j’aimais le luxe, j’aimais la belle vie à ton bras, mon Papou. Alors j'ai dit à Papa que c'était de sa faute à elle, l’anorexie, parce qu'elle me forçait à manger lorsque j'allais en vacances chez elle. Mais ce n’était pas vraiment faux… Elle voulait que je devienne grosse, laide comme elle… Et pourquoi voulait-elle cela papa ? Pourquoi ?  Mais parce qu’elle te voulait entièrement pour toi, papa, afin que tu ne poses plus jamais un seul regard sur moi… 

D’ailleurs, n’est-ce pas à cette époque que souvent tu me disais avec du mépris et du dégoût dans la voix : "Mais Kinou, tu n’as pas un peu trop grossi. Regarde ta sœur, Myrtille, comme elle est belle, fine, élancée, sportive. Tu devrais faire un peu attention quand même, ne pas te gaver de sucres, de glaces, faire du sport, un régime… Bouges toi un peu. Tu es si molle". Alors j’ai arrêté de manger parce que je ne voulais pas ressembler à Mamie, ni que tu m’abandonnes pour Myrtille.

Pendant six longues semaines, j’ai été hospitalisé. Tu m’as dit : « C’est bien fait pour toi… regardes, tu n’as plus de fesses, tu n’as plus de seins. Tu n’es plus ma petite femme. On dirait que tu sors d’Auchwitz… Tu me fais peur. Puisque c’est comme cela, je ne viendrais pas te voir avant ta sortie. Et tu as jeté un dernier regard sur moi, chargé de mépris puis tes yeux ont vrillé au loin, implacables. Déjà, je n’existais plus. Tu as tourné les talons. 

J’ai voulu mourir. Mais mourir, cela voulait dire laisser papa, te laisser à Mamie, papa, te laisser à maman, papa, te laisser à Myrtille. Alors je me suis battue, papa, si tu savais, comme une damnée, comme une désespérée. Chaque petit aliment que j’ingurgitais, chaque petit gramme que je reprenais me rapprochaient de toi, mon papa, mon amour. Non elles ne se débarrasseraient pas de moi comme çà. Non papou, je serai toujours ta petite femme, ton unique femme

 

Chapitre 10

 

Se diriger à pas lents, en titubant, vers le bureau de la pharmacie, située sur la droite, à quelques encablures de ma chambre, la 16. Ne pas s'affaler, s'appuyer contre le mur qui fait face au comptoir en attendant son tour. Elle est la dernière.

René, Charles et Chloé sont déjà là... René, le vieux monsieur aux faux airs de Léo Ferré est le premier... Bas de pyjama, haut de smoking, penchant sa longue chevelure jaunie, il se plie en deux, enchaînant un baisemain solennel à Samira, l'infirmière plantureuse...

 

- Chère madame mes hommages du matin.

- Bonjour Monsieur René, vous avez l'air en forme.

- Toujours lorsque je vous vois...

- Oh Monsieur René, vous me faîtes rougir... Allez, prenez votre traitement et oups, filez au petit déj...

 

Charles s'avance comme un pantin désarticulé. La quarantaine, brun, immense, mince, dégingandé. Il ressemble à Wladyslaw Szpilman, ce pianiste juif polonais qui, échappant à la déportation, fut contraint de vivre au cœur du ghetto de Varsovie, déserté.

  • Il a cessé de parler il y a deux ans lui avait confié Chloé, hier au diner. C'était un chanteur lyrique, un grand ténor... Un jour, quelque chose l'a laissé sans voix. Quoi ? Personne ne sait vraiment... Il s'est réfugié dans son monde, celui du silence... Quand son univers déborde trop de sa tête... Il se saisit de son violon qui gémit comme une interminable plainte litanique traversant les couloirs et les murs...

  • Bonjour Charles, lance Samira sur un ton volontairement enjoué. Comment allez vous ?

Le silence est assourdissant...

 

- Vous avez bien dormi cette nuit ? Votre violon n'a pas parlé en tout cas...

 

Sa tête est au bord de l'explosion. Elle s'emplit d'un cri qui ne parvient pas jusqu'à ses lèvres.

 

- Mais Putain réponds, Charles, réponds... On est dans la vie... On n'est pas encore mort.

 

Dans son esprit des flashs de camp de concentration. L'arrivée des convois, le tri, la sélection... Ceux qui étaient utiles, ceux qui ne l'étaient pas... Ceux qui étaient utiles ? Ceux qui ne l’étaient pas ? Comme pour lui, finalement, infâme prédateur pour qui l’autre n’existe qu’en fonction de sa valeur d’usage, qui le prend, s’en sert et le jette… Ceux qui lui sont utiles, ceux qui ne le sont plus… Ceux qui étaient utiles, ceux qui ne l’étaient plus. En la jetant dehors, lui, le juif qui aimait tant exhiber ses morts à Auschwitz, il l’avait déporté en enfer.

 

- Réponds Charles, réponds... Ils ne vont pas te choisir, ils vont t'exterminer... Tu es musicien, tu sais chanter. Ils ont besoin de toi. Parle Charles, dis-leur, que tu peux chanter.

 

«Quand nous reviendrons, j’écrirai une histoire, un nouvelle ou peut-être un conte, un conte de fées... Je raconterai entre autres choses comment le ciel a pu se perdre en enfer et comment l’enfer est monté au ciel, comment aussi j’ai pu aussi trouver rapidement un ténor et une basse.»

 

Dans ma tête tourne en boucle, cette phrase de Raphael Schächter.

 

Des ténèbres jaillissent la lumière.

 

Elle avait toujours été troublée par le fait que Raphaël Schächter, ce compositeur, musicien et chef d’orchestre juif tchécoslovaque, soit arrivé au camp de Terezin, le 30 novembre 1941, le jour de la date de son anniversaire. C'était aussi celui de son arrivée dans le Service, 66 ans plus tard. Elle avait aussi du mal à comprendre comment, perversité et musique classique, pouvaient faire aussi bon ménage… Les nazis l’avaient pourtant démontré… Et avec quel brio… Comment accepter que l’émotion suscitée par des chants chorals, des fugues, des mélodies en mineur, des lieds ne puissent pas transformer les cœurs ? Non décidément, elle ne comprenait rien au monde des hyènes, ni à leur rapport au monde sensible. Certes les nazis pleuraient en écoutant de la musique classique. Et lui aussi, l'infâme prédateur n'était-il pas submergé de larmes lorsqu'il chantait ? Le vide sans doute qui résonnait en lui comme une condamnation. Le vide qui emplissait tout l'espace, le renvoyant à sa condition, sa vacuité de parasite ambulant.

 

Face à ces monstres sanguinaires, comment imaginer Schächter, cet homme brisé, arpentant les baraquements du camp, réussissant à assembler un chœur de cent cinquante chanteurs au prix d’un courage et d’une détermination acharnée, malgré les déportations constantes de ses musiciens vers Auschwitz ? Comment avait-il pu réussir à faire rentrer des instruments dans le ghetto et même un piano, à organiser des répétitions dans les caves, et à finalement monter le Requiem de Verdi ? Et pourtant… En septembre 1943, Schächter réunit un ensemble de 120 choristes et 4 solistes pour un premier concert. Juste après le succès de la première, tous les chanteurs exceptés le chef d’orchestre et les solistes furent déportés à Auschwitz, assassinés dans les chambres à gaz.

 

Inlassablement, Schächter reconstitue un chœur de 120 personnes pour monter à nouveau le Requiem. En décembre 1943, quelques semaines après la représentation, le chœur est de nouveau déporté. Schächter est pour la troisième fois contraint de recruter des choristes et des musiciens. Ce dernier groupe plus modeste va donner 15 représentations dont une, à l'occasion d'une visite de la commission du Comité International de la Croix-Rouge, le 23 juin 1944. Adolph Eichmann, y assiste aux premières loges, trouvant ironique que les prisonniers juifs chantent eux-mêmes leur propre messe des morts.

Oui l’infâme prédateur, aurait sans doute adoré le principe. Nul doute qu'il aurait aimé lui aussi l'entendre chanter son propre Requiem alors même qu'il la poussait vers la mort. 

 

En Octobre 1944, Raphael Schächter est transféré à Auschwitz dans les «transports d’artistes» avec le numéro 943 et n’y survécut pas.

 

Schächter a-t-il rencontré Spitzmann, "le pianiste" du film de Polanski dans le ghetto ? Sans doute. Sûrement. Elle aime à croire qu’ils se sont croisés.  Elle aurait tellement aimé qu’ils se soient rencontrés, appréciés, et que peut-être, ils aient faits de la musique ensemble.

 

Appuyée contre la cloison qui sépare ma chambre du couloir, elle tangue un peu en fermant les yeux... Si elle ne meurt pas, probablement restera t-elle folle jusqu’au restant de ses jours… Que fallait-il mieux espérer ?

 

- Allez Monsieur Charles, vos médicaments sont sur la tablette.

 

L'homme se raidit comme la justice et s'en saisit... Il les avale cul de sec, comme un baron russe s'apprêtant à jeter son verre par-dessus son épaule. Comme un pantin de bois, il fait demi-tour, l’aperçoit et la désigne du doigt en la fixant au fond des yeux, là-bas très loin, dans les derniers interstices de la matière cérébrale… Le siège de l’âme ?

 

Instinctivement, elle fait un demi pas en arrière comme si l’homme venait de toucher de plein fouet, une zone vitale.

 

Chloé perçoit son désarroi. Elle s'approche et l’attrape par les épaules...

 

- Allez viens.. On passe ensemble... 

 

Elle se laisse guider par le bras déterminé de la jeune femme qui a l’âge d’être ma fille.

 

- Bonjour, s'exclame Samira, allez, même traitement, en duo...

 

Madame Herkurt je vous ai rajouté un valium... Cà détend...

 

 

Chapitre 11

 

Ils n'étaient pas encore couchés que la maison fut cernée par les gens de la ville, les gens de Sodome, du plus jeune au plus vieux, le peuple entier sans exception. Ils appelèrent Loth et lui dirent.

 

-  Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous pour que nous les connaissions.

Leur agressivité était palpable. Xénophobes, les habitants de Sodome ne supportaient pas les étrangers... C'était sûr, ils allaient passer un mauvais quart d'heure.

 Loth sortit vers eux sur le pas de sa porte, il la claqué derrière lui et dit :

  • De grâce, mes frères, ne faites pas de malheur. Ne touchez pas à ces étrangers et ne les souillaient pas de vos moeurs bizarres. J'ai à votre disposition mes deux plus jeunes filles. Elles n'ont encore jamais connu d'homme, je puis les faire sortir vers vous et vous en ferez ce que bon vous semblera. Mais ne faites rien à ces hommes puisqu'ils sont venus à l'ombre de mon toit...

Edith ouvre la bouche, étouffa un cri silencieux. Comment Loth osait il proposer ses filles à ces prédateurs.

 

Elle connaissait les coûtumes dissolues de Sodome et leurs pratiques sexuelles particulières, les habitants tenteraient probablement de violer ces deux hommes, c'est certain. Mais préférer leur livrer ses propres filles, vierges, innocentes, la chair de sa chair. Une violente douleur la submerge, comme si on venait d'ouvrir ses entrailles de bas en haut avec une lame affûtée. Mais que dire ? Comment s'opposer, résister ? Elle sait bien combien ici et maintenant le sort et la vie d'une femme comptent peu. Même si elle ne peut imaginer comment dans le futur, ces sœurs d’infortunes seront encore et toujours les sacrifiées des guerres, des viols, des religions, des hommes. Edith ne faisait que montrer la voie. Son destin serait inscrit dans les textes sacrés, fossilisé. Aux yeux de tous, elle sera pour toujours et comme ses sœurs d’infortune, responsable et coupable.

 

Alors que Loth tente de négocier, sa femme et ses filles se sont retranchées au fond de la pièce, tremblantes.

 

Dans les rangs des hommes de Sodome, l'excitation est à son comble... La violence monte d'un cran. Elle n'est plus seulement verbale mais devient physiquement menaçante. Les plus près de la porte tentent un geste vers Loth :

 

-  Tire-toi de là !  

 

Et criant à la foule survoltée, ils dirent :

 

- Cet individu est venu en émigré et il fait le redresseur de torts ! Nous allons lui faire plus de mal qu'à eux.  I

 

Ils poussent Loth avec violence et s'approchent pour enfoncer la porte. Ils s'arqueboutent, épaule contre épaule. Ils y sont presque....

Mais les anges tendent la main pour faire rentrer Loth près d'eux dans la maison et en un instant, alors que le temps semble comme suspendu par la volonté divine, frappent de cécité les habitant groupés devant la porte, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. Aveuglés par la main même de Dieu, il leur est désormais impossible de trouver l'entrée du domicile.

 

Chapitre 12

 

Je déteste Myrtille, je déteste maman, je déteste maman et mamie aussi. Elles me haïssent aussi, je le sais bien. Mais maintenant que la pute est arrivée, nous n'avons pas le choix, nous avons dû nous organiser, faire alliance, faire front contre elle. Nous allons la faire crever.

Pendant six mois, Myrtille et moi avons ait la grève de papa. Nous avons refusé de le voir tant qu'il ne rentrerait pas à la maison. Nous savions qu'il allait flancher, lâcher la salope et revenir vers nous. Papa ne pouvait pas vivre sans nous. Il ne pouvait pas... Nous avons attendu patiemment... Mais au fil des jours, des semaines, nous perdions nos certitudes… Il n'est pas revenu. Nous avons compris. C'est la guerre qu'elle voulait, elle l'aurait... Nous étions prêtes. Nous aurions sa peau.

 

 

Chapitre 13

 

Cet été là, il l’avait obligé à te rendre au mariage de sa fille, Karen à Ibiza… La fête allait durer trois jours et trois nuits. Rien n’était trop beau pour elle. Il l’avait obligé à te rendre au mariage de ta fille à Ibiza, en présence de leur mère dont il n’était pas divorcé… Quel sentiment de jouissance avait-il éprouvé en voyant ses filles, sa femme, sa mère et la maîtresse avec laquelle il vivait, tentant toutes, d’accaparer son attention ? Nul doute que, cela faisait bander l’infâme prédateur comme une bête en rut ? Les hyènes ont refusé de lui adresser la parole durant trois jours, trois longs jours à jouer les femmes invisibles, à tenter d'éviter des regards qui, armés auraient déversé sur elle les salves de mitraillettes. Pouvait-elle vraiment les en blâmer ? Rétrospectivement non. Elle n’avait juste rien à faire ici dans cette histoire sordide, cette tragédie glauque dans laquelle le prédateur maintenait sa famille et dans laquelle il t’avait fait entrer par effraction. En bon marionnettiste, il agitait les fils de ses poupées, s'autorisant sur chacune d'entre elles droit de vie ou de mort. Quel meilleur décor pour une mise en scène macabre, pour un assassinat qu’une île ? Il y avait eu des précédents : 10 petits nègres d’Agatha Christie, 8 femmes d’Ozon… Unité de lieu, unité de temps. Echappatoire ? Aucun. Elle était partie sur la plage… Déjà, il avait accompli ta mission… Elle avait envie de disparaître de la scène. Trop de laideurs dans les yeux de tous, trop de violences dans les postures de chacun. En bon réalisateur macabre, il avait confié à tous les acteurs, un rôle précis dans son abominable scénario. Il lui avait donné le plus mauvais, celui de la méchante, de la sorcière, de la marâtre des contes de fée. Les pantins étaient tous bien à leur place. Il lui suffisait maintenant de contempler le spectacle, tel un empereur romain las, face à une arène en surchauffe et dont l’ampleur du massacre ne lui laissera it échapper qu’un seul filet de bâillement d’ennui.

 

Ce soir-là, il n’y avait pas d’avion pour Paris. Il n’y avait pas d’avion.

 

 

Chapitre 14

La foudre va bientôt s'abattre. La ville est condamnée. Elle va être anéantie, rayée de la carte. Tel en a décidé Dieu. En finir avec Sodome et sa voisine Gomorrhe, mettre un stop à cette violence, à la dépravation, se débarrasser de ces humains aux mœurs dissolues.

A l'heure qu'il est, Loth ne sait pas ce qui se trame.

Si les anges sont venus ici, sur terre, jusqu'à la maison de Loth, c'est pour l'en informer et tenter de les sauver, lui et sa famille. Les deux hommes sont chargés de les emmener loin de la ville maudite, abandonnée de Dieu.

Il ignore également qu'il ne devra son salut qu'aux âpres négociations d'Abraham avec l'éternel…

Abraham, le rebelle, se tint en présence de l'Eternel et dit :

- Feras-tu périr le juste avec le méchant ? Loin de toi cette manière d'agir ! Celui qui juge toute la terre n'exerce-t-il pas la justice ? Dieu répondit

- Si je trouve cinquante justes au milieu de la ville, je pardonnerai à toute la ville à cause d'eux.

Abraham sait combien il est illusoire d’imaginer pouvoir trouver  50 justes à Sodome pour qu'il écarte la terrible menace divine qui pèse cette ville peuplée de gens impies, pervers et cruels qui ont mérité d'être balayé à tout jamais de la surface de la terre...

Alors, Abraham, le rusé va négocier avec Dieu. Il a un but : gagner du temps et faire baisser le nombre de justes jusqu'au chiffre le plus bas.

De 50, il propose 45, puis 30 et se faisant tout petit, Abraham en appelle à la miséricorde divine pour faire descendre à 20 le nombre de justes qui par leur seule présence auraient sauvés la région des terribles calamités.

L'Eternel accepte et pourtant un doute subsiste dans l'esprit d'Abraham qui connaît bien la mauvaise réputation de ces gens sans scrupules, alors une dernière fois il supplie l'Eternel de sauver la ville contre seulement dix justes... 

Et Dieu qui admire le courage et la générosité d'Abraham va lui accorder cette dernière prière. Mais Abraham ne trouva jamais ces dix justes, il ne put citer au Seigneur que quatre personnes : Loth et trois membres de sa famille : sa femme et ses deux filles. Abraham savait-il quel était réellement cette personne qu'il allait s'apprêter à défendre.

 

Chapitre 15

 

Nous sommes juives. Maman ne l'est pas même si elle aime répéter que nous non plus nous ne sommes pas juives car la religion passe par la mère. Elle adore cela, la garce. L’idée de vouloir nous séparer de papa, de nous attirer dans son camp, cela l’a fait jouir. Mais maman, dit ce qu'elle veut, c'est juste une catho bourgeoise coincée. Elle nous a porté dans son ventre immonde. Elle ne fut pour papa qu’une mère porteuse, une pourvoyeuse de statut social et d’argent. Rien d’autres.  Myrtille et moi, nous sommes juives comme Papa... 

Comme maman, la salope, ne l'est pas. Je le lui ai dit, je le lui ai crié, ce soir là, lorsque je l’ai poussé dans la rue, en la trainant de pute, de connasse. Oser se taper un mec marié, notre père… Dégage sale pute, salle connasse, je lui disais… Dégages… Je l’ai poussé si violemment qu’elle est tombée par terre, dans la rue. Si papa ne m’avait pas arrêté, j’aurais pu lui donner de grands coups de pieds dans la tête jusqu’à la lui faire exploser. Mais elle serait passée pour une victime. Elle aurait gagné. En nous volant papa, elle nous avait fait trop de mal. Il était hors de question qu’elle s’en sorte aussi bien. Je ne supporte pas de la voir parader debout à côté de papa lorsqu'il récite les prières pour Roch Hachana ou Yom Kippour... Qui est-elle, cette salope, pour s'autoriser à prendre cette place ? Ma place. Elle ne sait pas verser le vin de kiddouch. Elle ne sait pas que seuls les hommes ont le droit de boire d’abord, et que c’est seulement ensuite que les femmes peuvent porter la coupe à leur bouche.  Elle ne sait pas que c’est toujours à moi que papa passe le verre en premier, avant maman. Je ne peux pas supporter qu'elle trempe ses lèvres dans le récipient et qu'elle y mette sa bave avant de nous le passer. Elle me dégoûte. Elle me donne des hauts de cœurs. Alors après, je vais aux toilettes. Je me fais vomir… Et je ne tire jamais la chasse, pour bien qu’elle voie à quel point je vomis ce qu’elle est. Ce n'est pas sa place... Pas sa place... C'est ma place...

 

Elle n'est pas juive, maman n'est pas juive, mais moi je suis juive comme papa.

 

Qu'elle crève cette salope.

 

Chapitre 16

Elle est arrivée dans le service le 30 novembre, le jour de son anniversaire. C'est son médecin généraliste, le bon docteur Beauregard qui a pris la décision de l’interner. Depuis deux mois elle ne bougeait pas du lit, dans cet appartement prêté par des amis, en état de sidération, sans dormir, sans manger. Impossible de parler, seulement pleurer, pleurer, pleurer sans discontinuer. Elle ne savait pas que l'on pouvait rester ainsi, prostrée, momifiée, figée, comme une statue de sel, un corps attendant la mort... Parfois se lever, regarder à travers la baie vitrée embrassant tout Paris. Là- bas, en face la Tour Eiffel s’illumine à intervalles réguliers comme un phare dans la nuit noire, sur sa droite le sacré coeur, au loin dans la brume d'une capitale sous la pollution les ombres des gratte ciels de la défense. Et puis plus près, Beaubourg, Notre dame, l'église de Ménilmontant... Vomir parfois, après avoir tenté d'avaler un bout de pain, un verre d'eau, simplement un peu d’air. Intoxiquée, empoisonnée, souillée de l'intérieur, brisée, fracturée, fragmentée... Une statue friable comme du sable

Dans sa prison corporelle, elle repense aux images qui, adolescente, l'avaient submergé, de ces grévistes de la faim, de la fin des années 1970. Bobby Sands avait tenu 53 jours. C'était en 1981. Elle avait 16 ans. Ses compagnons et lui étaient prêts à mourir, pour une cause, leurs opinions politiques, se débarrasser de Thatcher.

Elle n’avait pas de cause... Simplement achever le travail initié par les hyènes et par lui, l’infâme prédateur. Elles l’avaient blessé à mort... Dans le meilleur des cas, elle n’allait pas mourir mais plus jamais, non plus jamais, elle ne pourrait vivre comme avant, mutilée pour toujours... Alors ? Alors, autant en finir.

Le bon docteur Beauregard l’avait envoyé aux Urgences de l'hôpital Saint Antoine peuplées de personnes âgées sans famille et sans mémoire, de toxicos en manque de dopes, d'hystériques, de réfugiés, d'exilés, d’alcooliques agressifs, de cas sociaux et de mendiants... Comme eux, elle avait été relégué aux rangs de tous les exclus et les abandonnés du monde, ses nouveaux compagnons d'infortune... Le rejet fait de chacun d'entre nous un réfugié, un marginal, un suspect, une honte ambulante. On lui avait ôté ses vêtements, emmaillotée dans des blouses informes, enlevé ses affaires personnelles. On l’avait laissé des heures sur un brancard, sans calmants pour soulager la souffrance, les larmes, l'angoisse, l'état de panique, sans même un médicament pour en finir avec cette migraine qui fait exploser la tête. Elle avait hurlé, supplié pour qu'on en finisse avec sa douleur... On l'avait transféré à moitié nue, car c'est bien connu le fou se suicide, dans une ambulance glaciale vers une maison de fous... Cellule numéro 16.

On lui avaitt donné son fameux un pyjama bleu et une brosse à dents. Un petit bout de savon...

 

Chapitre 17

Ce matin-là à l'Aurore, les deux anges révèlent à Loth que Dieu va détruire la cité, et qu'il faut, sans attendre, fuir avec sa famille. Il réveille alors ses futurs gendres, mais ces derniers refusent de le croire.

Loth, sa femme et ses deux filles prennent donc la route vers les montagnes...

Les deux anges mettent en garde. En aucun cas, les fuyards ne doivent se retourner... En aucun cas....

Edith ne dit rien. Elle a le cœur brisé.  Edith abandonnait son passé, ses espoirs, cette ville qui, si elle n'avait pas été accueillante, l'avait abritée, elle et sa famille. Elle avait fini par y faire quelques connaissances : Rebecca, une gentille voisine qui lui apportait des dates et des figues, prétexte à papotage, Walid ce petit berger avide d'apprendre et tant d'autres. Elle laissait derrière elle ses biens, ses beaux tissus et sa vaisselle ouvragée mais surtout ses plus grandes filles et ses gendres qui avaient refusé de les suivre... Ses filles, quand les reverra t-elles... ? Edith sent la souffrance l'étreindre... Mais elle n'a pas le choix. Elle doit suivre son compagnon, son mari, comme elle l'a toujours fait, celui-là même qui était prêt à sacrifier ses plus jeunes filles et qui laisse derrière lui ses ainées.

Suivre, sans discuter, sans s'opposer. L'homme est tout puissant.

Un regard, un dernier... Edith ne parvient plus à mettre un pas devant l'autre. Elle ne veut plus de cet avenir que lui impose l'homme. Elle interroge son passé. En se retournant... Edith se fige, transformée, pétrifiée en statue de sel.

 

 

Chapitre 18

Je m'appelle Myrtille. J'ai 22 ans. Je suis la petite soeur de Karen. Quand papa est parti, il m'a offert un chien parce que je suis sa fille préférée... Je fais semblant d'aimer Karen. J'ai besoin d'elle... Elle a besoin de moi. Mais au fond, je la déteste. Elle est comme maman, elle veut tout contrôler, tout décider. Papa, je veux le voir seul, sans maman, sans Karen, sans la salope. Celle-là, je refuse de lui parler, de la saluer, de l'embrasser. J'aime papa. J'aime qu'il me masse et qu'il me caresse. Petite, je prenais le bain avec papa. Maintenant que j’ai grandi. Ce n‘est plus possible. Alors, avec papa, on a mis en place un rituel. Lorsque je prends mon bain, je laisse l’eau dans la baignoire. Ensuite papa se baigne dans mon eau… Quand je suis angoissée, lorsque je fais des cauchemars, je lui dis « papa j’ai peur » … Alors il me répond « viens ma chérie » et j'aime le rejoindre dans son lit comme quand j’étais petite... Papa, dit toujours… Viens… Viens ma chérie, ma petite championne. Je suis si fière de toi, parce que tu gagnes des médailles et des coupes. J’en parle à tous mes amis. Je suis si fier de toi.  Tu es la meilleure, la meilleure pour plaire à ton papa et pour que ton papa soit fier de toi… Il faut que je sois la meilleure, toujours la meilleure, sinon papa ne m’aimera plus… Meilleure que Karen, même si ce n’est pas si difficile. Papa le dit toujours. Karen est futile. Karen n’est pas intelligente comme toi ma chérie. Il dit combien Karen lui a coûté cher dans les plus chères écoles privées de Marseille pour finir par décrocher un pauvre bac après deux secondes, deux premières et deux terminales.

Moi, je ne suis pas aussi conne que Karen mais je ne veux pas décevoir papa. Alors, je me remplis, de livres, de travail, de connaissances pour en savoir toujours plus… Je me remplis et puis, je me vais vomir… 

Maintenant que Karen est mariée. Elle ne peut plus venir dans le lit de papa. Papa est tout pour moi... Et je suis tout pour lui. C'était avant la salope, la pute, la salope à papa. Mais Karen et moi, nous allons nous en débarrasser. Cela prendra le temps qu'il faudra... Mais on aura sa peau... Après nous verrons. Après nous verrons.

 

Chapitre 19

L'abandon est destructeur, la trahison, la pire des blessures, le manque d'empathie, de compassion, l'agressivité sont les pires des violences plus encore lorsqu'elle vient de celui qui disait vous aimer plus que tout. Elle apprendrai plus tard que le mot amour n’existe pas dans le vocabulaire du pervers narcissique. Celui-ci est incapable de sentiments. C’est un acteur. Il joue la comédie de l’amour.  On parle de « love bombing», ce bombardement d’affection, de cadeaux, de déclarations, de promesses destinées à ferrer sa proie, à la mettre sous emprise. Une fois hypnotisée, dépendante, l’étau se referme et le vampire réclame son dû, un retour sur investissement. La prédation commence : physique, psychique, émotionnelle, relationnelle… Le vampire rageur mord, suce, attrape tout ce qui passe à sa portée : argent, honneurs, reconnaissance, relations, sexualité… La spirale s’emballe, vous n’êtes plus qu’un objet, un instrument au seul bénéfice de l’égo du vampire, pressurisé, rongé jusqu’à la mort. Vous êtes sa nourriture… Il n’utilise l’autre que pour sa propre jouissance. Et il frôle toujours avec les limites. Il abuse, il vous abuse. 

Ici dans le Service, le rythme de ses journées n'est basée que sur sa propre survie, minutes après minutes, secondes après secondes.. Tenir encore un peu. Ne pas être un poids.

Ici, dans le service, sa vie est peuplée de nouveaux rites... file d'attente trois fois par jour pour 15 gouttes de valium, une dose d'antidépresseurs... Impression permanente de planer dans un monde irréel... Repas pris en commun avec ses nouveaux amis... René, Charles, Chloé... Et tous les autres. Bien sûr, entre fous on parle peu, bien sûr. Bien sûr ses nouveaux amis ne sont pas très glamours, bien sûr certains tombent parfois, le nez dans leur barquette, tremblent comme des feuilles, manquent de défaillir dans les couloirs, tiennent des propos incohérents pour le commun des mortels. Bien sûr, tout ceci ressemble un peu à vol au-dessus d'un nid de coucou. Bien sûr, ses nouveaux camarades ont plus d’amis dans leur tête que sur Facebook, mais la solidarité est là... un morceau de beurre contre une clémentine, un petit suisse contre une salade de choux... Un bonjour articulé péniblement. Un hochement de tête. Oui la solidarité, ces petits gestes du quotidien, des mains tendues, un sourire qui s'ébauche derrière la camisole chimique. De l'humanité. De l'Humanité... Putain, de l'humain.

 

Chapitre 20

Loth atteint la ville de Tsoar que Dieu s'était résolu à épargner accédant ainsi aux suppliques d’Abraham. Dès qu'il penétra à Tsoar, sain et sauf, Dieu fit pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome et Gomorrhe...

Loth et ses filles se réfugièrent dans une grotte nichée dans la montagne.

La nuit commençait à tomber. De la caverne, on pouvait apercevoir l'étendue de la plaine à perte de vue.

L'aînée pris sa cadette à part et lui dit :

 

  • Notre père est vieux et il n'y a point d'homme dans la contrée, pour venir vers nous, selon l'usage de tous les pays. Viens, faisons boire du vin à notre père, et couchons avec lui, afin que nous conservions la race de notre père.

 

Elles firent donc boire du vin à leur père cette nuit-là; et l'aînée alla coucher avec son père: il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva.

Le lendemain, l'aînée dit à la plus jeune :

 

  • Voici, j'ai couché la nuit dernière avec mon père; faisons-lui boire du vin encore cette nuit, et va coucher avec lui, afin que nous conservions la race de notre père.

 

Elles firent boire du vin à leur père encore cette nuit-là et et la cadette alla coucher avec lui: il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva.

Les deux filles de Loth devinrent enceintes de leur père. Des unions incestueuses de Loth, sur lesquelles la Bible ne porte aucun jugement moral, naquirent Ben-Ammi, le père des Ammonites et Moab, le père des Moabites, ancêtre de Ruth, elle-même ancêtre de David, roi d'Israël et de Jésus-Christ. 

 

Chapitre 21

Je me suis mariée avec Yanis, il y a deux ans dans le plus bel hôtel d’Ibiza.

Pour mon mariage avec Yanis, papa a fait venir le rabbin... Il n'a pas été facile à trouver. Il disait que je n'étais pas juive et que donc il fallait payer. Mais je suis juive comme papa... Comme papa... Alors papa a payé cher pour que je sois juive comme lui... Papa paie toujours pour moi, pour mon mariage au sommet de la tour Eiffel, pour les 5 jours de fêtes qui ont suivi dans le plus grand hôtel d’Ibiza, rien n’est jamais trop beau pour sa petite princesse. Je suis son coeur, sa chérie, sa petite femme adorée.

J'ai pu me marier sous la Huppa, c'est papa qui m'y a conduit. J'étais si fière, si heureuse d'être au bras de papa. Yanis a cassé le verre en sautant dessus. J'ai fait un voeu. Qu’elle crève dans d’atroces souffrances.

Papa m’a conduit sous la Huppa. Il m’a remis à mon mari… Il fallait bien que je me marie, surtout depuis que papa est parti… Papa s’est débarrassé de moi… Depuis que la salope est là, je n’existe plus pour lui. Il fallait qu’il m’abandonne… Sous la Huppa, j’ai pleuré, pleuré… Les invités ont vu des larmes de bonheur… C’était de larmes de désespoir. Je savais que je venais de perdre papa. 

Assise au fond, à la dernière rangée, la salope était là. Comment avait-t-elle osé ? Venir à mon mariage ? Comment avait-t-elle pu me prendre papa même le jour de ma nuit de noces … Des amis m’ont dit que c’est toi, papa, qui avait insisté pour qu’elle vienne, qu’elle ne voulait pas… 

Je te connais, papa, tu es si bon, si gentil, si généreux … Tu voulais juste la couvrir, faire en sorte que l’on ne sache pas à quel point elle était méchante, violente, vicieuse… A quel point elle était jalouse de nous, de l’amour que tu nous portes. Papa, elle veut nous séparer… Ne le vois-tu pas ? Là où maman n’a pas réussi, la salope, va-t-elle y parvenir ? Papa s’il te plait ne nous laisse pas, ne me laisse pas. Papa, je t’aime… d’amour… 

L'autre soir au Mama Shelter, Myrtille a pleuré et a supplié papa pour qu'il parte en vacances avec elle et qu'il annule le voyage prévu avec l'autre, la salope. Papa a dit

  • Oui bien sûr, ma chérie. Tu es ma priorité ma chérie. Tu le seras toujours... Partons à Venise

Papa a trop peur de perdre Myrtille. Pour elle, il est prêt à sacrifier la salope... Pas question que ma soeur parte seule avec papa. 

 

Il y a quelques jours, j'ai dit à Yanis, cet été, je ne pars pas en vacances avec toi...

 

Je pars aussi, je pars avec eux

 

Chapitre 22

Cet été là, elle n’était pas partie en vacances avec lui, le prédateur. La triangularisation venait de commencer. La phase de séduction et d’emprise terminée, il allait mettre la femme, dite de "sa vie", en concurrence avec la chair de sa chair… A ce petit jeu qu’il venait de mettre en place, tous les coups seraient permis. Que le meilleur gagne… 

 

Il a dit… 

 

- Cet été, nous ne partons pas en vacances, ensemble, je pars avec mes filles, seul ».

 

Elle a dit : 

 

  • Et leurs maris?

 

Il a dit : 

 

  • Mes filles préfèrent partir en vacances avec leur père qu’avec leur mari. Il avait de la fierté dans la voix.

 

Chapitre 23

Pour ton argent, papa on te l'a dit mille fois. La salope ne t'aime pas, elle te manipule. C'est à ton argent qu'elle en veut... Elle veut te séparer de nous. Myrtille et moi, on s'est bien renseigné. Une amie de maman la connaît... C'est une intrigante, une aventurière border-line, une hystérique, une femme vénale. Elle va te piller papa, te plaquer après t'avoir ruiné. Papa écoutes nous, c'est pour ton bien qu'on te dit tout çà. Reviens, reviens s'il te plait, je t’en supplie, rentre à la maison. Elle ne t'aime pas, elle ne t'aime pas. C'est ton argent qu'elle aime.

 

Chapitre 24

La vie chez les fous se construit autour d'un distributeur à café où se regroupent tous les expulsés de la vie, tous ceux que d'autres humains ont éjecté de leur vie, de la société et de la communauté des vivants. Ici, pas de carte d'identité, pas de moyens de paiement, pas même de carte vitale... Argent, identité, vitalité, ici, tout ceci n'a plus de sens...

Charles avait déposé une nuit sur la petite table de nuit, alors qu’elle dormait, le petit fascicule qui racontait l’histoire de Loth et de ses filles. Il l’avait religieusement placé entre la petite persane et les mémoires de Victor Hugo… En finissant l’ouvrage ce soir, elle s‘interroge. Pourquoi Dieu que l'on présente comme si bon et si puissant, a t-il permis qu'Edith, femme de Loth, soit transformée en statue de sel, autorisant, voire légitimant l'inceste entre le père et ses deux filles ? Certes, si la curiosité de Edith ne l'avait pas fait regardé en arrière, vers Sodome la condamnée, rien ne serait arrivé. Mais ne dit-on pas que pour savoir où on va, il faut regarder d'où on vient ? Et puis, pouvait-elle regarder vers l'avant, se projeter au côté de cet homme qui avait voulu offrir ses filles aux habitants de Sodome ? N’avait-t-elle pas honte, honte de ne pas être intervenue, de ne pas avoir hurlé contre cet homme qui s’apprêtait à disposer du corps de ces filles et de les offrir à l’infamie ? La Culpabilité l’avait t-elle tuée ?

Et si l'histoire était toute autre ? Et si Loth, élu de Dieu, gonflé d'orgueil et s'estimant au-dessus des lois, ne pouvait avoir pardonné à sa femme d'avoir détourné son regard de lui, ne serait-ce qu'un court instant ? 

Pour que l'inceste soit commis, Loth ne devait-il pas se débarrasser d'Edith, la sacrifier ? Ne devait-il pas la disqualifier, l'écarter de sa route ? Edith, Femme de Loth  serait désormais, aux yeux de l'histoire,  considérée comme coupable, seule responsable de sa fin tragique… Loth et ses filles, pauvres victimes abandonnées par la fatalité d’une épouse et d’une mère inconstante, indocile, nostalgique, négligente, contraints à l'inceste pour la survie de l'espèce.

Victime Loth ? Et s'il n'était finalement rien d'autre qu'un obscur manipulateur tuant, démolissant, chosifiant son entourage ? Rien d'autre qu'un prédateur narcissique, qui, voulant endosser l'habit de victime, invoque dieu, la fatalité, la culpabilité de sa femme et de ses filles incestueuses ? 

Edith, témoin en hébreu, un nom prédestiné. Témoin gênant de l’inceste qui s’annonçait. Loth n’avait pas d’autres choix. Il devait l’éliminer.

En se débarrassant de sa femme, en l'abandonnant sur le bord de la route, Loth ne préparait-il pas déjà l'inceste ? Maintenant que ses filles étaient grandes, avait-il encore besoin de cette femme vieillissante, avec laquelle il n'avait plus depuis bien longtemps de relations sexuelles ? Avait- t-il seulement aimé Edith ? Leur mariage avait été arrangé… Il l'avait utilisé comme ventre, comme cuisinière, comme objet utilitaire silencieux, docile et sans âme dont il n’avait plus besoin aujourd'hui; une simple statue de sel, de sable et de poussière figée pour toujours aux portes de Sodome et dans l'histoire de l'humanité.  

Si la mère, n’avait pu réaffirmer son rôle de femme auprès de son mari, résister à l'agressivité et au rejet de ses filles en continuant à les aimer malgré leur hostilité, si elle n’avait pas eu comme autres solutions que de se mettre de côté, dans l’ombre de ce climat incestuel emplissant le vide qu’elle laissait, alors oui, la perversion allait tout emporter.

Comment pouvait-on réellement imaginer que Loth se soit réellement laissé grisé et abusé par ses filles ? Comment auraient elles pu avoir eu l’idée de relations sexuelles avec leur père, si les limites et les frontières de l’inceste avaient été clairement posées ?  

Loth l'ignoble, pervers, diabolique. N'avait-il pas déjà proposé ses propres filles aux habitants de Sodome ? Certes l'histoire et les théologiens l'avaient absous. Il s'agissait d'éviter le péché de sodomie que ces derniers auraient pu pratiquer sur les anges. Mais Loth le savait : les anges avaient plus d'un tour dans leur sac, jamais ils ne se seraient laissés piéger. Offrir ses filles, n'était-ce pas la manipulation suprême? le contrôle sur les âmes, le corps? Loth était-il coupable ? Car même si le premier soir, il était sous l’effet du vin, la nuit suivante, il aurait dû imaginer à quoi s'attendre, prendre ses précautions et s'abstenir de boire.

L'homme était-il réellement une victime comme la genèse voulait le faire croire. Etait-il vraiment irresponsable ? " il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. " Loth, en se réveillant n'avait rien vu, ni su. " Le déni, arme majeur dans l'artillerie du Pervers narcissique.

 

Chapitre 25

Depuis que papa est parti, j'ai déclenché un herpès vaginal... Je n'ai pas voulu en parler à maman. Elle ne m'écoute jamais celle là... Elle ne cesse de pleurer et de geindre, en se plaignant que papa l'a abandonné... Si elle avait accepté qu'il la baise, nous n'en serions pas là. Mais maman n'est qu'une catho, une catho coincée et frigide comme une statue. C'est bien sa faute à elle, s'il est parti... 

Papa adore que je lui raconte les épisodes intimes de ma vie. Il dit

- Ma petite femme, notre complicité est exceptionnelle. J'aime que tu me fasses confiance ... Fais moi confiance.

Souvent, il me demande de lui raconter ce que je fais avec Yanis et si j'y trouve du plaisir. Il aime que j'ai besoin de lui, Il adore savoir que je suis tout à lui, que je lui appartiens... Papou.

 

Chapitre 26

« Perversion Narcissique» « victime » « stress post-traumatique». ESPT de type 2... Je perçois quelques mots lancés dans la pièce étroite où se déroule tous les jours mon entretien avec le psy. Sur la droite unvieux PC grince à chaque mouvement de souris… Il focalise mon attention. Ces pauvres médecins du service public, un peu comme les flics n’ont que des bouts de chandelles pour bosser.

 

- Le processus destructeur engagé par ces pervers narcissiques laisse des traces profondes, débouchant sur un véritable anéantissement psychologique.

 

Elle n'encode pas la suite de mots, des phrases qui n'ont ni queue ni tête, plus aucun sens dans un cerveau qui a implosé. Elle pleure, elle pleure sans discontinuer. Elle pleure depuis des jours, depuis des semaines dans un flot ininterrompu. Elle ne savait pas que l’on pouvait pleurer autant. Est-il possible de mourir de pleurer, de pourrir sous les larmes ? Pie XII n’avait t-il pas à plusieurs reprises failli mourir des suites de crises de hoquet ravageur ? D’autres étaient morts de rire comme Philemon, ce poête comique grec du 4 ème siècle avant JC dont la légende voulait qu’il soit mort d’une crise de fou rire provoqué par une de ses propres blagues alors qu’il allait être couronné sur scène à l’occasion de ses 100 ans. Il aurait écrit 97 comédies. Alors, si on pouvait mourir de rire, mourir de pleurer ne devait être qu’un jeu d’enfant.

 

- Lorsque la victime réagit ou veut quitter le partenaire prédateur - à ce moment, elle est déjà le plus souvent épuisée, vidée de toutes ses énergies- le prédateur n'hésite devant aucun moyen pour l’anéantir...

 

L'homme chauve à lunettes et en blouse blanche est docte. A sa gauche un infirmier malgache écoute et tente à son égard un sourire empathique plein de douceur, de compréhension muette.

 

Que raconte l’homme en blouse blanche ? De qui parle t-il ? Pourquoi la regarde t-elle ? Parle t-il d’elle? Qui est la victime ? Quelqu'un a-t-il été assassiné ? Suis-je la victime ? Suis-je déjà morte ?

 

- L'événement est dit traumatisant car les défenses psychiques ont été débordées.  Le traumatisme est comme une rupture des liens avec le monde. Les personnes soumises vont adopter des stratégies de survie et d’évitement qui entrainent un sentiment de honte, de culpabilité, d’inutilité, d’échec, etc... Et induisent, lorsque la souffrance devient insupportable, une dissociation permanente (état modifié de conscience). La dissociation mentale peut présenter une déréalisation, c'est-à-dire le fait de percevoir la réalité à travers un voile, comme un spectateur. Et une dépersonnalisation c'est-à-dire de ne pas avoir l'impression d'être dans son corps. Effacer les traumatismes liés à l'agression psychique peut prendre des années, la guérison est toujours très longue, c'est un poison toxique qui paralyse le psychisme. 

 

Chapitre 27

Cette nuit, j'ai encore appelé papa. Je le fais plusieurs fois par jour, sms, textos, What's app, des photos où nous sommes tous les deux enlacés comme un couple. Je luis envois des Sms le jour, des Sms, la nuit... Je deviens dingue, quand il ne me répond pas immédiatement. Je ne supporte pas l'idée qu'il soit dans les bras de la salope, qu'il la baise, qu'il dorme avec elle. Je les imagine et la douleur irradie dans tout mon corps comme une lame de fond. Depuis qu’il est parti de la maison, il y a trois ans, je rêve toutes les nuits de Papa, de Papa et de sa salope. Je rêve que je la frappe, je rêve que je la tue, je rêve qu’elle disparaît, qu’elle part pour un autre, qu’elle abandonne papa, si gentil, si bon, si doux. Alors papa revient, près de moi, très malheureux certes, déprimé sans doute mais seul… Epuisé… Mais à moi pour toujours… J'ai mal, si mal. Papa vient me serrer dans mes bras.

 

Chapitre 28

Ce jour-là il avait jeté son téléphone portable dans la mer… Ils étaient attablés à une table ronde avec une belle nappe blanche en tissu épais chez Aldo à Cassis. Pour son anniversaire, elle avait organisé un week-end sur un bateau hôtel. Il aimait tellement les bateaux. 

Le coucher de soleil était magnifique, le plateau de fruits de mer aussi, le vin blanc frais et fruité. Elle avait saisi ce moment pour l’immortaliser. Elle souriait.. Elle voulait montrer cet instant sur Facebook à tous ses amis, partager son bonheur, eux qui l'avaient si souvent aidés, par le passé, à trouver des chemins et des routes.

 

- Tu veux me séparer de mes filles c’est çà, tu veux un conflit, tu veux que je les perde…

 

Il s’était emparé de son appareil violemment

 

- Mais...  je ne comprends pas

 

Pour partir avec elle, en week-end pour son anniversaire, il avait menti à ses filles. Il était parti en cachette; Elles voulaient, disait-il, passer seules ce moment avec lui. Il ne fallait absolument pas qu'elles sachent qu'il était en week-end avec elle. En prenant une photo, elle venait de « pourrir » son anniversaire, de provoquer un grave incident diplomatique. Ils vivaient ensemble depuis … 6 ans. 

Bruyamment, il avait quitté le restaurant, devant les serveurs et les clients abasourdis, abandonnant le plateau de fruits de mer, le coucher de soleil magnifique, le vin blanc frais. Elle était partie sur tes traces, sans pouvoir le rattraper. Il n'y avait pas de train pour Paris, il n'y avait pas de train pour Paris. De retour à la cabine, elle ne trouva que son dos. Son sort était scellé, elle ne le savait pas encore...

 

Chapitre 29

Nous sommes allés dans la maison de Papa… Là où il habite avec sa pute dans le quartier d’Endoume. Nous savions qu’elle ne serait pas là, qu’elle ne rentrerait que le soir tard… Karen et moi, avons préparé un dîner, un curry de crevettes au lait de coco. Elle l’avait laissé seul pour sortir avec des amies. Tu vois papa, la salope t’a laissé tout seul, elle t’a encore abandonné… Tu vois papa, elle ne t’aime pas. Mais Karen et moi nous sommes là papa, nous sommes toujours là pour toi et nous t’aimons… Papa nous a pris dans ses bras… Je sentais que son corps effleurait ma poitrine, celle que j’avais fait refaire, il y a quelques années pour lui plaire… Papa trouvait que mes seins étaient trop gros, trop lourds, il n’aimait pas çà. Myrtille, quelques années plus tard a fait pareil… Papa disait : j’aime quand vos seins sont exactement de la taille de mes mains.

Ce soir-là, nous avions pris avec nous les tranquillisants de maman, ceux qu’elle prend pour dormir et oublier que papa l’a plaqué pour la pute. Nous les avons écrasés minutieusement en petit morceaux… Et nous avons intégré la poudre au curry de crevettes. Papou nous a dit… 

- Je ne me sens pas bien mes chéries et si j’allais me coucher. 

Papa a gravi l’escalier en bois aux marches irrégulières, dans la chambre aux murs peints en vert. Une demi-heure plus tard, Myrtille et moi sommes montés le rejoindre. Doucement, je me suis déshabillée, et Myrtille aussi s’est dévêtue. Nous étions juste parfaites… Nos seins juste à la taille de ses mains.

Myrtille s’est mis à la gauche du lit et moi à sa droite. Une heure plus tard, la salope est rentrée.

Nous l’avons entendu déposer ses clés dans l’entrée, en bas au rez-de chaussée, enlever son imperméable et probablement ses chaussures. Des murmures, comme si elle parlait à quelqu’un… A ses chats probablement. Puis des pas dans l’escalier qui résonnent dans nos têtes avec une intensité décuplée. Je sens la fébrilité de ma sœur également partagée entre excitation et soulagement… Dans quelques secondes, tout sera terminé. Il en sera fini de la salope… Dans quelques secondes : 10, 9, 8,7,6, 5, 4, 3…. Nous aurons gagné.

 

Chapitre 30

Lorsqu’elle est entrée dans la chambre, il était réveillé. Aucun cri n’est sorti de sa bouche, le hurlement s’est propagé en sens inverse, avec la rapidité de la foudre, jusque dans ses entrailles, son cœur qui battait la chamade, ses organes les plus profonds. Msn centre d’énergie vital s’est fragmenté… Elle ressentit comme une implosion dans son noyau central, celui de la vie. Vous veniez de l’irradier.

Il ne lui avait donné qu’une heure pour quitter ma maison... Pour échapper aux hyènes et à toi, l’infâme prédateur. Dans sa fuite, elle n'avait pas ressenti le besoin de prendre autre chose que ces trois objets ... Un passeport, un livre, le tableau… Elle n’avait besoin de rien de plus pour vivre... Ou pour mourir

 

Chapitre 31

La mise à mort avait abouti.  Une fois la mission accomplie, la tribu s’est repliée sur elle-même. Dès lors, elle était devenue un bouc émissaire. A quoi sert un bouc émissaire ? A redonner à un groupe en conflit, famille, tribu, population, une raison de s'unir, de vivre ensemble. Il a aussi pour fonction d'éviter qu'un membre du groupe ne le quitte. Le bouc émissaire est cet individu choisi pour endosser une responsabilité ou une faute pour laquelle il est totalement ou partiellement innocent. En général, celui-ci est choisi hors du clan. Il n'appartient pas à celui-ci, n'en partage pas les codes et les valeurs. Il est, comme Edith, le témoin, la victime idéale, expiatoire. Il va canaliser sur lui, les frustrations, l'agressivité, du groupe. Il devient un trophée de famille, un souvenir que l’on convoquera lors des réunions rituelles pour relancer la catharsis. Plus le bouc émissaire tentera de se défendre, de se justifier, de clamer son innocence, de se faire accepter, plus la violence se retournera contre lui jusqu'à son bannissement et parfois même sa mise à mort. Toutes ses tentatives pour tenter de négocier avec le groupe seront vaines : gentillesse, fermeté, séduction, compréhension... Rien n'y fait.

Pourquoi devient-on un bouc émissaire ? Simplement parce que l'on en a tous les attributs : d'abord excitant car extérieur au clan, libre, sans attaches, n'appartenant à aucun groupe. Cette autonomie fascine. Le groupe ne peut concevoir une telle liberté, englué qu'il est dans le poids d'une famille, de codes, de rites.  Il n'en a ni l'envie, ni le courage, ni l'intuition.  En ressent-il le besoin, qu'il l'enfouit immédiatement au fin fond de son inconscient, eaux stagnantes bouillonnantes qui génèrent des éruptions. Cette liberté d'être, certains membres en rêvent mais les individus qui le composent ne peuvent se désolidariser du clan sous peine de se retrouver eux-mêmes bouc-émissaire. Certains tentent pourtant ? Partent. Vivent, tentent l'aventure de l'exil... Pour se sentir plus libres ? Non, sans doute pas. Ils veulent seulement accaparer les biens, les comportements qu’ils fantasment. Admirer c’est accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être.

Ils la désirent, tentent de la mettre en cage. S’ils y parviennent, la victime a signé sa déclaration de mort, Mais s’ils calent... les prédateurs retournent dans leur tanière, plus riches de cette nourriture qu’ils ont pillée ailleurs, forts de cet afflux de sang tout neuf et de cette énergie renouvelée qui va leur permettre de reprendre le contrôle de leur tribu, d’autant plus docile et soumise qu’elle sait qu’elle pourrait une nouvelle fois le perdre. Celui ou celle qu'ils ont suivi, celui ou celle qui leur a montré ces chemins certes incertains mais passionnants de l'individualité, de la liberté, de l'espérance personnelle est alors mis en accusation.... Si c'est une femme... C'est une sirène d'Ulysse. une tentatrice démoniaque. En un mot... Une sorcière... Qui doit finir sur un bûcher.

La victime expiatoire existe depuis toujours. Le bouc émissaire hébreu  (bouc à Azazel) portant sur lui tous les péchés d'Israël, est  traîné hors de la cité, banni et parfois mis à mort, ensablé, fossilisé comme Edith. Il a pour rôle de se charger de tous les maux de la cité. Cristallisé sur ce médiateur honnis, le groupe peut alors se souder à nouveau et vaquer à ses occupations. Jésus n'est rien d'autre que ce bouc émissaire, cet Agnus Déi immolé, expiant les pêchés du monde.

Le Bouc émissaire anonyme, la victime des hyènes, doit tenter de se reconstruire dans les débris de sa sphère intime, confronté à la désolation, au désespoir, au sentiment d'injustice qui envahit chaque parcelle de son coeur et de son âme. 

Blessé, agressé, rabaissé, humilié, jeté dehors, le bouc émissaire s'il survit n'a d'autres possibilité que la disparition, la reconstruction, loin du groupe. Il doit aussi s'interroger : quelles sont ses valeurs, ses qualités, ses espérances, cette liberté qu'on lui envie tant qu'il convient, pour le groupe, de mettre à mort ? S'il ne s'interroge pas, il risque de devenir à nouveau la proie d'un autre prédateur, d’un autre groupe pervers. Dès lors, s'il veut conserver ces piliers identitaires qui lui sont chers, il doit apprendre à vivre en retrait, sans ostentation. Il doit assumer une marginalité bienveillante, ancrée. Il doit surtout renouer avec son moi le plus profond, se repositionner fermement sur son axe, ses valeurs, tenir son cap et fixer une bonne fois pour toutes les limites aux autres qui lui permettront de ne pas donner prise aux abus.

L'infâme prédateur avait érigé son armée de victimes en bourreaux au sein de sa propre famille. La complicité dans la perversion ou la mort, ils n’avaient point d’autre alternative.

En la rencontrant, avait-il eu l’espoir lui, l’infâme prédateur, qu’elle parviendrait à l’extirper de cette addiction morbide, de la fange boueuse dans laquelle se meuvait ta tribu ? Avait-il pensé qu’elle pourrait réussir là où Edith avait échoué,  là où sa propre femme avait renoncé et qu’il avait statufié en l'abandonnant ? Avait-il espéré qu'elle le sauverait de ses propres pulsions, le protègerait de ses filles et de la violence incestueuse qu'il avait lui même engendré…

« Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin, comme si rien ne leur était arrivé. » (Winston Churchill)... D'autres veulent comprendre ce qui leur est arrivé, découvrir ce qu'ils n'ont pas vu ou qu'on leur a caché. Ils enquêtent... Pouvant seulement nouer des relations utilitaires avec son environnement, ses enfants ne pouvaient échapper à la règle et il les avait fait plier afin qu’ils ne deviennent des objets au service de sa jouissance, de sa valorisation. Pire, ils étaient devenus ses bras armés pour imposer sa manipulation sur les membres extérieurs au clan, des exécuteurs testamentaires....

A vrai dire, sans doute, ne se demandait-il rien ? Rien d’autre que se nourrir encore et toujours d’un peu plus de chair humaine, simple vampire au vide intérieur si profond, qu’il lui fallait simplement tenter, coûte que coûte, d’avoir le sentiment d’exister.  

 

 

LES FILLES DE LOTH

 

Le vieux Loth ronflait au fond de sa caverne ;

Assises à côté d'une pâle lanterne,

Ses deux filles en pleurs se rappelaient tout bas

Les plaisirs de Sodome et ne s'endormaient pas.

L'aînée avait vingt ans, une figure altière,

L'œil bleu et des cheveux rejetés en arrière,

Des trésors sous sa robe et des doigts exercés...

La plus jeune était blonde, avait seize ans passés,

Des fruits s'arrondissaient sur sa blanche poitrine

Et son poil frissonnait où l'esprit le devine

Les yeux pleins de langueur et de timidité

Cachaient sous leurs cils d'or l'ardente volupté.

Vierges ! Comprenez que deux filles à cet âge

N'ont pas quitté Sodome avec leur pucelage.

Elles avaient goûté le breuvage amoureux,

Et leur soif insatiable avait fait des heureux,

Jusqu'au jour redouté du divin châtiment,

Leur vie entière fut détruite en un moment,

Tous les hommes perdus, car il n'en restait pas

Qui pussent désormais jouir de leurs appas !

D'où viendra la rosée à leur bouche altérée ? ...

"Ne pleure pas ma sœur, ma sœur, que ton âme éplorée

Retrouve quelque espoir. Tiens ! Déshabillons-nous,

J'ai trouvé pour jouir, un moyen simple et doux."

Ainsi parla l'aînée. Déboutonnant sa robe,

Elle montre à sa sœur, avec un double globe

Un ventre satiné qui se trouve en bas

Par un petit triangle couvert de poils ras,

Noirs comme de l'ébène, et doux comme de la soie,

Sarah sourit, s'approche et écarte avec joie

Les lèvres de la trousse, ainsi les vieux Hébreux

Nommaient l'endroit charmant qui les rendait heureux.

" Que faut-il faire Agass ? - Du bout de ton doigt rose,

Chatouille-moi - J'y suis, attends que je me pose

Pour que mon doux bouton s'érige sous ton doigt

Et que j'écarte les cuisses comme toi.

Et sous leur main, servie d'une amoureuse ivresse,

La symphyse se gonfle et palpite et se dresse.

Enfin n'en pouvant plus et d'amour se pâmant,

Agass donne à sa sœur un doux baiser d'amant.

Mais celle-ci lui dit : " Faisons mieux, ma charmante

Remplaçons notre doigt à la place amusante

Par une langue agile ; et tu verras, ma sœur 

Que nos attouchements auront plus de douceur.

Oui, sur ton petit ventre, attends que je me couche,

Ta bouche sur mes lèvres, ton poil dans ma bouche

Qu'une douce langue chatouille en l'excitant

Notre bouton de rose encore tout palpitant.

Que nos corps enlacés se tordent et se roulent,

Que le jus de l'amour sur nos cuisses s'écoule. "

Sitôt dit, sitôt fait, et bientôt ce doux jeu

Arrose leur trésor d'un liquide onctueux.

Mais ce sperme infécond ne rappelle les hommes

Que de manière vague. " Ah ! Sottes que nous sommes,

A quoi rêvons-nous donc quand on a ce qu'il nous faut :

Notre père est bien vieux, mais il est encore chaud.

Il peut bander encor quand les femmes sont belles,

Bien heureux qu'il n'ait pas affaire à des pucelles.

Mais il ne voudra pas, tant il est scrupuleux,

Nous donner la bouteille où jadis toutes deux

Avons puisé la vie,... où notre pauvre ère, 

Allait remplir ses fleurs, teindre son cratère.

Tâchons de l'enivrer, il aime le bon vin,

Et s'il veut nous baiser, sauvons le genre humain... "

Chacune sur le chef portait un grand voile noir 

Loth avec sa lanterne, a demandé, hagard :

" A qui sont ces tétons dont la blancheur rayonne ?

Ces globes opalins, dont la pointe frissonne ? "

Il jette sur Agass des regards polissons,

Ecoute en soupirant les charmeuses chansons

Qu'ensemble ont commencé ses filles toutes nues,

Il croit être à Sodome et, sur ses propres filles.

Haletant de planter le bâton de famille,
Il s'élance soudain. 

Agass l'avait prévu.
Au ventre paternel, elle saisit tout nu

Le membre recherché par l'ensemble des femmes
S'aperçoit qu'il faut encore qu'elle l'enflamme,

Et, pour mieux en jouir, elle roule à la main
L'instrument qui doit féconder le genre humain.
"J'enfanterai, dit-elle, et pour être plus sûre
Adoptons pour jouir la meilleure posture. "
Elle tombe à genoux, découvre son cul blanc ;
Le vieux Loth inclinant la tête et s'approchant
Voit le cul : Oh ! Jeune Femme ! Oh ! ma toute belle",
Dit-il alors, jetant ses deux bras autour d'elle.
Agass, poussant le cul, accroît le mouvement
Car elle connaissait l'effet du frottement.
Elle se sent mouiller. Aucune jouissance
N'a pourtant assouvi sa brutale espérance.
Un soupir la saisit ; elle porte la main
Je ne sais où. " Tu n'es pas dans le bon chemin,
C'est à recommencer ", dit-elle à son vieux père.
Et l'ivrogne à nouveau recommence l'affaire ?
En craignant de manquer, il se laisse guider
A travers les replis qu'il devra féconder.
Agass tressaille. Enfin tout son beau corps frissonne ;

Les os ont craqué. Le père Loth s'en étonne
" Qu'as-tu donc ? Mon enfant : va donc que je jouisse !
Si je m'en suis douté, que le ciel m'engloutisse ! "
Dit le vieux Loth. Agass dit alors à sa sœur :
" Viens goûter à ton tour la divine liqueur. "
L'autre aussitôt s'approche et dans ses douces cuisses
Elle montre à son père un doux nid de délices.
Elle chatouille alors les couilles du taureau,
Prend l'arme tout à coup et la met au fourreau.
Entre ses blanches mains, saisit la vieille épée
Pour la faire entrer plus grosse et mieux trempée.
Enfin elle se pâme, laisse tomber ses bras,
Le sceptre paternel inondant ses appas.
" Gloire à Dieu " se dit-elle, " à présent j'ai conçu. "

Loth, en se réveillant n'avait rien vu, ni su.

Les Filles de Loth
D’après Genèse, chapitre XIX
poème attribué à Musset

 

 

« Si l’inceste éclate, l’entourage en assourdira le vacarme. Si en revanche l’incestualité s’aménage, cette organisation elle-même sera sourde et inapparente, mais d’autant plus tenace ; souterraine et secrète, mais d’autant plus résistante. Au demeurant jamais individuelle, mais au moins duelle et le plus souvent familiale» Paul racamier. 

 

« Tout inceste est une emprise, et cette emprise est fondamentalement narcissique ».  Paul Racamier. 

 

Merci au site les Félins.com

Merci Aux personnels de l’unité d’urgence de l’hôpital de la Croix st Simon.

Merci à ceux qui l’ont accompagné dans ma difficile traversée du désert me permettant d’échapper et à Sodome et à la statufication. 

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